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Le Maroc et COVID-19 : vers un marché de l’emploi inclusif ?

Le Maroc a réagi rapidement face au COVID-19, mobilisant 2.7% de son PIB et créant un fonds d’urgence de 3,2 milliards de $USD, ce qui fait aujourd’hui du Royaume le 4ème pays le plus mobilisé au monde. Le Gouvernement a autorisé des mesures d’urgence telles que des transferts monétaires directs allant jusqu’à 120 dollars par mois pour les citoyens ayant perdu leur emploi dans les secteur formel et informel ainsi qu’un allègement de la fiscalité et des crédits pour les entreprises. Ces mesures s’avèrent généreuses une fois comparées avec d’autres gouvernements de la région, l’Egypte n’ayant par exemple pu autoriser que des transferts de 32 dollars par mois pour les travailleurs irréguliers.

Malgré ces actions décisives, l’économie marocaine, comme celle de nombreux autres pays, est en état de crise. Au 21 Avril, plus de 800 000 travailleurs formels avaient perdu leurs emplois à cause du COVID-19. Le tourisme, deuxième secteur de l’économie marocaine et représentant 11% du PIB et un demi-million d’emplois, pourrait perdre près de 6 millions de touristes et 34 milliards de dirhams avant la fin de l’année. Les industries du textile, de l’automobile et de l’hospitalité sont à l’arrêt. Le ralentissement de l’activité économique en Europe risque d’aggraver la crise au Maroc, l’économie du Royaume dépendant fortement des exportations, du tourisme et des rémittences. Qui plus est, le secteur de l’agriculture souffrait déjà avant la pandémie d’une deuxième année de sécheresse. Somme toute, 10 millions de marocains pourraient tomber dans la pauvreté du fait de la crise économique causée par le COVID-19, soit près d’un tiers de la population nationale.

L’impact du COVID-19 se fait sentir tout d’abord chez les populations les plus vulnérables, comme par exemple chez les 2,4 millions marocains travaillant dans le secteur informel. Comme souvent, les personnes vulnérables sont les premières affectées par la crise et seront les dernières à s’en remettre, exacerbant le niveau d’inégalité économique national du pays qui est déjà le plus haut d’Afrique du Nord. Jusqu’à ce que l’activité économique retrouve ses niveaux d’avant-crise, le marché du travail marocain sera vraisemblablement caractérisé par un excès de main d’œuvre et des taux de chômage et de vulnérabilité correspondants.

La route vers le redressement économique sera longue et difficile. Pour s’assurer que les populations les plus affectées soient soutenues au mieux tout au long de cette période, le Ministère du Travail et de l’Insertion Professionnelle devra adopter une démarche inclusive, adaptée et souple. Il s’agira de cibler des résultats concrets en ligne avec les besoins des personnes vulnérables, d’adapter la conception des programmes à leurs besoins, et d’assurer le suivi des résultats et de la performance.

1.    Une reprise inclusive : des objectifs reflétant les besoins des personnes vulnérables

Le Ministère du Travail fixe des objectifs annuels de formation et d’insertion en emploi avec une focalisation sur l’emploi formel. Exceptionnellement, le Ministère pourrait élargir le champ de ces objectifs pour mieux adapter la réponse à la crise à ses différentes phases.

 

A court terme, le Ministère peut focaliser ses ressources sur la préservation d’emplois pour les populations vulnérables, notamment à travers des subventions, renflouements ou exemptions fiscales conditionnés au maintien des personnes ciblées dans leur emploi. C’est le cas dans certains pays européens, où certains gouvernements ont convenu de payer les entreprises directement pour qu’elles ne renvoient pas leurs employés. Ce phénomène est ancré dans l’histoire récente du continent européen, les subventions aux petites entreprises ayant fait partie intégrante de la stratégie de redressement économique dans plusieurs pays après la crise financière de 2008. Le Ministère peut également soutenir activement l’auto-emploi, le développement de micro-entreprises et l’entreprenariat pour élargir la gamme de solutions disponibles pour les personnes ayant déjà perdu leur emploi. L’auto-emploi en particulier a constitué une source essentielle d’emploi après la crise au Royaume-Uni, représentant 75% des emplois créés entre 2008 et 2014.

A moyen et à long terme, le Ministère peut soutenir les personnes vulnérables à travers un accompagnement à leur insertion et maintien dans le secteur formel. Les transferts décrits ci-dessus pourraient être redirigés à moyen ou long terme vers les employeurs embauchant des personnes vulnérables. En période de contrainte fiscale, cette stratégie pourrait encourager la création d’emplois à long terme, réduire le coût des systèmes de sécurité sociale, et reconstituer l’assiette fiscale.

2.    Une reprise adaptée : des prestations innovantes en vue d’une mise à l’échelle rapide

Pour atteindre ces résultats, le Ministère pourrait concevoir un modèle de prestation visant à survenir les principaux obstacles pouvant entraver le redressement économique des communautés vulnérables. Ces obstacles incluent notamment une adaptation inadéquate des services d’intermédiation aux réalités de la crise, une inadéquation entre les compétences recherchées et celles offertes par les chercheurs d’emploi, ou encore une approche trop centralisée qui ne tiendrait pas suffisamment compte des besoins locaux.

Services d’intermédiation. Les organismes fournissant habituellement des services de coaching, de préparation à l’emploi, et d’accompagnement à l’insertion vont être sollicités à une échelle et sous des contraintes sans précédent. A titre d’exemple, certaines organisations se verront obligées de livrer leurs services à distance afin de réduire les coûts, tout en faisant face à l’impératif social de maximiser l’accès à leurs services aux populations déconnectées.

Afin d’encourager la conception de solutions innovantes, le Ministère pourrait inciter l’innovation dans la prestation des services d’intermédiation à travers un appel à manifestations d’idées visant à mettre l’accent sur des modèles rentables, adaptées aux besoins des populations vulnérables et aux contraintes médicales, et pouvant être mis à l’échelle rapidement. Les services d’intermédiation doivent aussi impérativement refléter de près les besoins exprimés par les demandeurs d’emploi. Capitalisant sur son rôle d’agrégateur, le Ministère peut créer une plateforme digitale afin de répertorier les opportunités d’emploi et rapprocher les chercheurs d’emplois les plus vulnérables avec des employeurs potentiels. Cette plateforme pourrait être intégrée avec le registre des travailleurs informels que construit actuellement le Gouvernement grâce au système numérique d’approbation pour les transferts monétaires d’urgence. Bien qu’inciter la population à rejoindre des services digitaux s’est avéré difficile par le passé, des données préliminaires suggèrent que la pandémie encourage des populations autrefois digitalement marginalisées à utiliser des outils et services digitaux. Les employeurs pourraient quant à eux être incités à rejoindre cette plateforme par la promesse d’une main d’œuvre subventionnée par l’Etat.

Programmes de reskilling. L’adaptation des services d’intermédiation à la crise ne répondrait cependant pas à l’inadéquation entre les compétences existantes et celles demandées par les employeurs. Ce  problème est exacerbé par la crise profonde que traversent certains secteurs ainsi que par la croissance inattendue de secteurs plus résistants ou avantagés par l’arrivée du COVID-19 sur le territoire marocain. Les programmes de reskilling offrent une opportunité aux travailleurs des secteurs affectés de reconvertir leurs compétences afin de s’adapter aux secteurs en croissance. En extrayant les données issues de la plateforme digitale susmentionnée ainsi qu’en déployant d’autres outils de prospection ou de prévision économique telles que ceux publiés par la Confédération Générale des Entreprises du Maroc, le Ministère du Travail peut réallouer des ressources vers les secteurs prometteurs et encourager les entreprises ayant besoin de main d’œuvre à contribuer financièrement aux formations. Certaines activités peuvent déjà bénéficier d’un soutien spécifique, comme par exemple la production de produits de santé essentiels, les services de livraison à domicile et les services de télécommunication. Autant que possible, les efforts devraient capitaliser sur les initiatives existantes tel que l’appui gouvernemental aux secteurs émergents de l’offshoring, de l’aéronautique, de l’automobile, et de l’électronique.

Solutions locales. Pour mobiliser au mieux le maillage territorial existant, les régions doivent jouer un rôle central dans les efforts de reprise économique locaux. En effet, les gouvernements locaux sont en première ligne face à l’épidémie et leur capacité à répondre rapidement à la crise dépendra en grande partie de la dévolution des pouvoirs exécutif et budgétaire. La proximité des autorités locales les habilite aussi à identifier efficacement les besoins locaux si bien au niveau des personnes vulnérables qu’au niveau des employeurs potentiels. Les régions peuvent s’appuyer sur la conception de programmes communautaires, qui ont réussi à palier les effets de crises passées comme celle de l’Ebola. Ces initiatives peuvent permettre de répondre rapidement à des besoins spécifiques.

3.    Une reprise souple : des adaptations de parcours à la lumière de la réalité terrain

Une réponse efficace qui tient compte de l’envergure et de la complexité de la crise présuppose un système de collecte et de suivi de données pour appuyer les instances de décision. La gestion des données étant un élément phare pour informer la prise de décision en temps de crise, le Ministère pourrait établir et suivre des indicateurs spécifiques aux besoins des populations vulnérables. Ces indicateurs devraient autant que possible renseigner les autorités sur les résultats visés tels que l’achèvement de la formation, l’insertion, et le maintien en emploi à trois ou six mois. Pour l’emploi formel, ces informations pourraient être collectées à travers les données issues de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale. Cet exercice permettrait au Ministère d’évaluer en temps réel la performance des services de crise, d’apprendre sur les meilleures pratiques et de redéployer des ressources vers les programmes les plus efficaces.

Si la pandémie du coronavirus met en exergue les inefficacités de modèles de prestation désuets et des programmes qui délaissent trop souvent les personnes les plus vulnérables, elle est également l’occasion d’innover, d’adapter, et de remanier les services publics en vue d’assurer une reprise collective et inclusive pour les personnes dans le besoin.

 

Avnish Gungadurdoss

Co-fondateur et associé directeur d’Instiglio, Avnish mène la stratégie globale d’Instiglio et du Financement Basé sur les Résultats. Instiglio est un cabinet de conseil international à but non lucratif dont la mission est d’améliorer l’impact des services sociaux dans les pays à revenu faible et intermédiaire à travers des instruments de Financement Basé sur les Résultats (FBR). Instiglio travaille depuis trois ans au Maroc sur les problématiques de l’emploi avec des bailleurs de fonds internationaux et des ministères marocains. Diplomé d’un Master en Administration Public en Developpement Internationale de Harvard, Avnish a été primé de la bourse Echoing Green et lauréat du prestigieux titre « 30 under 30 » pour son travail en tant qu’entrepreneur social avec Instiglio.

 

Juliette Keeley

Manager chez Instiglio, Juliette gère le bureau du Kenya et les projets francophones d’Instiglio, y compris des projets d’amélioration des programmes d’emploi par le financement basé sur les résultats au Maroc. Diplômée d’un Master en Politiques Publiques de Harvard, Juliette a conseillé des gouvernements et des bailleurs de fonds en Afrique subsaharienne et en Afrique du Nord quant à l’utilisation d’incitations et du FBR pour augmenter l’impact de programmes d’éducation, d’emploi, et de réduction de la pauvreté.