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Que valent les rapports des organismes internationaux sur le Maroc ?

 

Auteur : Mohamed HAMMOUMI

Que valent les rapports des organismes internationaux sur le Maroc ?

Mohamed HAMMOUMI Chercheur en gestion des politiques publiques [email protected]

Une fois de plus, le Gouvernement critique le classement qui lui est attribué par une organisation internationale. Cette fois ci, le tour est au Ministre de l’économie et des finances de contester le contenu des rapports de la Banque mondiale, lors d’une réunion avec Juan José Daboub, DG de celle-ci, le 23 janvier. De l’avis du Ministre, les récents rapports de la Banque en question ne reflèteraient pas de manière objective les réels progrès accomplis par le Maroc. Il s’agit notamment du fameux rapport Doing Business qui a classé le Maroc 128ème parmi 181 économies couvertes par l’étude. Même réaction vis-à-vis de l’indice de transparence budgétaire (Open Budget) dont la méthodologie est lacunaire et ne prend pas en considération les spécificités du système des finances publiques marocain, selon un communiqué du Ministère.

Il faut dire que ce genre de réactions est devenu assez habituel de la part des officiels marocains chaque fois qu’un rapport d’une organisation internationale livre le classement du pays sur un plan donné. Rappelons à ce titre que dans sortie remarquable, le Haut commissaire au plan a fustigé le rapport du PNUD sur le développement humain, classant le Maroc en 128ème position, juste derrière Botswana et la Namibie et devant la Guinée équatoriale, en qualifiant sa démarche de partielle et statique. Surtout que ce rapport arrive des années après le lancement de l’INDH, chantier royal dont la finalité est justement de booster le développement humain et dont la sur-médiatisation, marketing politique oblige, laisse croire que la célébrissime Initiative révolutionnera le développement social du pays.

Les cas sont légion. Le rapport de Transparency International sur la perception de la corruption, classant le pays en 80ème position en 2008 contre 72ème en 2007, a essuyé les mêmes critiques de la part des officiels Marocains. Le rapport de Humain Rights Watch n’a pas été mieux accueilli et toute l’armada médiatique publique et officieuse a été mobilisée pour discréditer les conclusions du rapport présenté à Rabat le 19 décembre 2008. Le rapport de RSF classant le Maroc à la 122ème position en terme de liberté d’expression n’a pas été épargné non plus. L’indice de transparence budgétaire (l’Open budget Index) classant le Maroc au 59ème rang sur 85 n’en est pas du reste.

Il est curieux de remarquer par exemple, même si la comparaison peut ne pas sembler assez pertinente, que les banques marocaines ne critiquent pratiquement jamais les ratings qui leur sont attribués par les organismes spécialisés. Tout au plus, elles tentent d’expliquer à la communauté financière comment et pourquoi elle ont été notées à tel ou tel grade !

Peut-on en conclure alors que les organisations auteurs de ces rapports se font un malin plaisir à s’emporter sur le plus beau pays du monde ?

Un constat s’impose, c’est que malgré toutes les critiques formulées à l’égard de ces différents rapports, il y aurait une certaine homogénéité entre les différents ratings et classements, ce qui laisse supposer que l’analyse se veut objective et la démarche impartiale et logique. Les études se basent généralement sur des statistiques communiquées par les pays, moyennant certains recoupements et vérifications, complétées par des avis et appréciation qualitatives des acteurs non directement impliqués dans la prise de décision mais suffisamment au courant, sondés par des questionnaires ou à travers d’autres techniques telles les fucus group ou les interviews. Le reste est confié à des experts qui se basent sur des outils sophistiqués d’analyse pour dresser les rapports.

Il faut dire aussi que rares sont les gouvernements qui prennent le risque de critiquer ouvertement ces rapports, étant pertinemment conscients de la notoriété des organismes qui les éditent, de leur professionnalisme incontestable et de la clarté de leur démarche. Alors, devant pareille situation, ils concentrent leurs efforts à décortiquer les critères et les méthodes d’évaluation pour pouvoir améliorer les variables qui leur permettent d’améliorer leur classement. Et bien entendu, chaque fois que certains pays améliorent leur notation, ceux qui stagnent se voient perdre des places. C’est le cas de l’indice de perception de la corruption où le Maroc conserve la même note qu’en 2007 (soit 3,5/10), ce qui ne l’a pas empêché de perdre 8 places en 2008. Comme quoi la logique de “qui n’avance pas recule” est, on ne peut plus, vraie.


Tableau : Classement du Maroc dans différents ratings internationaux Indice Rang Indice de Perception de la Corruption 2008 (Maroc classé au même rang avec le Burkina Faso, le Brésil, l’Arabie Saoudite et le Thaïlande) 80 sur 180 Indice de développement humain (dernière le Botswana et la Namibie et devant la Guinée équatoriale). 126 sur 177 Indice de liberté d’expression (16 places de perdu par rapport à 2006) – l’Algérie classée 105ème et la Tunisie 143ème place 122 sur 173 L’indice de transparence budgétaire (l’Open budget Index). L’Egypte est classée 41ème, le Malawi arrive juste devant le Maroc et le Nigeria juste derrière. 59 sur 85 Doing Business (derrière la Tanzanie) 128 sur 181


Cela veut-il dire pour autant que ces rapports sont infaillibles et rendent parfaitement compte de la situation des pays cibles ?

Sur ce point précis je crois qu’il y a lieu de distinguer entre les rapports selon leur objet, à savoir ceux portant sur le rating et ceux se livrant à des analyses et des diagnostics dans l’optique d’une proposition de réforme et/ou de financement des projets dits de développement. .

Les premiers ont pour vocation d’éclairer les décideurs (notamment le monde du business au niveau international) sur les atouts et l’attractivité d’un pays, en se livrant à des analyses comparatives et chiffrées entre les différents pays adhérant à ces classements. On comprend donc la sensibilité excessive des gouvernements en général et du nôtre en particulier à ces rapports et son acharnement à remettre en cause leurs références méthodologiques dès que le Maroc y est classé à la traîne avec des pays ravagés par la guerre civile et la famine. Cet acharnement cède vite la place à l’euphorie et à la sur-médiatisation par la MAP, reprise par les autres relais officiels et officieux de communication dès que le pays gagne quelques places dans le classement.

Pourtant, c’est -à mon avis- ce genre de rapports qui devrait susciter le moins possible de critique, leur démarche étant à la fois simple et claire : les pays qui se prêtent au jeu de rating sont évalués sur la base de critères connus à l’avance de tout le monde, selon des questionnaires bien précis qui ne laissent généralement que peu de place aux jugements de valeur pour couper court justement à toute polémique.

Etant pragmatique et par souci de sauvegarder leur propre crédibilité par rapport aux bayeurs et commanditaires desdits rapports, leurs auteurs prennent souvent le soin d’expliquer et mettre en exergue, eux-mêmes, leurs choix méthodologiques et les limites de leur approche.

C’est donc à prendre ou à laisser : ou on adhère et on se la joue fair play tout en cherchant à obtenir un score plus important chaque fois, en s’inscrivant dans une démarche d’amélioration continue, ou on y adhère pas et on ignore. A vrais dire, les pays qui cherchent à cultiver une certaine notoriété dans le concert des nations ne peuvent se permettre le lux de boycotter ou ignorer ces ratings. C’est une vitrine précieuse dans « la galerie du business mondial » et tous les pays du monde qui se préoccupent de leur image et de leur attractivité cherchent à y être affichés en bonne position. Les pays en développement éprouvent davantage le besoin de se forger une image clean et séduisante car ils ont encore à faire leur preuve.

Ceci dit, force est de constater que ce raisonnement comporte des limites. En effet, il n’y pas de relation « automatique » entre par exemple le classement d’un pays dans le Doing Business ou l’indice de perception de la corruption d’une part et la masse des IDE (investissements directs étrangers) attirés par ce pays. Il n’y a qu’à faire le classement entre le Maroc et les pays occupant un rang meilleur. Exemples pour s’en apercevoir : le Maroc est classé après la Tunisie et l’Algérie en terme de facilité de faire les affaires mais reçoit plus d’IDE que ces pays.

Le deuxième type de ces rapports est, à mon avis, celui qui se prête davantage à polémique. Il s’agit des rapports des institutions financières internationales, notamment le FMI et la banque mondiale qui sondent régulièrement la santé de l’économie d’un pays dans une optique réformatrice. Notons d’abord que ce genre de rapports comprend très souvent des benchmarks, présentés à titre d’illustration, tout en se concentrant bien entendu sur le cas particulier du pays concerné.

Ces rapports sont élaborés par des experts de ces institutions sur la base de grilles d’analyse prédéfinies et d’une batterie d’indicateurs corrélés selon des méthodes de diagnostic aujourd’hui largement répondues, le tout tiré de la doctrine de certaines écoles de pensée et de laboratoires d’analyse économique. Cette approche, excessive par son pragmatisme présente l’avantage indéniable (pour les auteurs des rapports) d’être expéditive et par très épuisante sur le plan intellectuel, dans la mesure où elle ne fait pas appel que légèrement à la créativité des analystes. Il suffit de comprendre les outils de diagnostic et de les appliquer à la situation en présence pour tirer les conclusions qui s’imposent selon des schémas prédéfinis. Avec le temps, l’exercice devient quasi-automatique pour les experts qui, chemin faisant, perdent leur capacité à innover dans l’analyse et à sortir du cadre. Ces rapports pèchent finalement par excès de pragmatisme et de standardisation !

En effet, outre le fait que les analyses et les recommandations livrés par ces rapports se suivent et se rassemblent pour le même pays et même pour les pays dits à niveau de développement équivalent, la recette étant la même partout, ces rapports se banalisent avec le temps et s’érodent, devenant ainsi dépourvus de substance à force de répétition.

Il n’est donc pas étonnant que ces rapports se décalent de plus en plus de la réalité profonde des pays, étant incapables de creuser au fond des mécanismes socioculturels et politiques marquant le pays puisqu’ils restent cantonnés dans des analyses superficielles basées sur la manipulation des agrégats macro-économiques que tout le monde connaît.

Cela explique aussi le fait que ces institutions se trouvent de plus en plus incapables de prévoir suffisamment à l’avance les crises financières et économiques majeures qui ravagent le monde, malgré leur ampleur et les signes avant coureurs perceptibles il y a fort longtemps.

Cela explique enfin le fait que les pays en développement qui s’affichent souvent en tant que brillant élèves de ces institutions financières internationales, dont le Maroc, appliquant à la lettre ses recettes et suivant religieusement ses orientations et recommandations ne semblent pas aujourd’hui mieux tirés d’affaire et n’ont pas pu résoudre en profondeur le problème de leur décollage économique, et encore moins politique. C’est que ces traitements de surface s’attachent souvent à des indicateurs qui ne reflètent pas de manière fidèle et exhaustive la complexité de la réalité socio-économique, politique et culturelle des pays. Le Maroc n’est pas le Chili, la Turquie, le Salvador, la Remanie ou même la Tunisie ou l’Algérie.

Bien au contraire, les pays qui n’accordent qu’une importance sommaire aux recommandations des institutions de Brotton Woods en matière de recettes de développement, s’attachant davantage à ériger leur propre modèle de développement semblent aujourd’hui bien parti pour relever le défi d’un développement socio-économique harmonieux et profitant à tout le monde. C’est le cas notamment de certains pays d’Amérique Latine et d’Asie.

Le problème de la Banque mondiale, et dans une moindre mesure du FMI, est qu’il lui est difficile de se détacher de sa vocation première de « banque », animée avant tout par le souci de placer ses fonds de manière à leur garantir une rémunération suffisante et de s’assurer de la solvabilité du client. Ces institutions ne peuvent pas non plus s’écarter des sacro-saints principes de l’économie libérale et de l’école (néo)classique sans risquer d’y perdre leur âme. Elle ne peut au meilleur des cas que souffler, à demi-mot, qu’il ne faut pas perdre de vue le volet social dans les politiques de développement, sans plus. Logique quand on est l’instigateur des fameux PAS dans la plupart des pays du tiers monde.

De ce fait, elle reste très peu encline à s’ouvrir sur les expériences s’inscrivant en dehors du modèle libéral, aussi concluantes soient-t-elles, quitte à aller droit au mûr. Doit-on alors se contenter de suivre ?

Des gouvernements comme le nôtre n’ont fait que suivre des décennies durant les orientations de ces institutions, sans grand succès apparent. Que risquent-t-ils à explorer d’autres voies. Apparemment pas grand-chose et ça vaut le coût d’essayer.

Mais, a-t-on le courage de se livrer à l’exercice ?