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Pour un modèle de développement juste et durable au Maroc

Le Centre marocain de conjoncture (CMC) a organisé une table ronde, mardi 15 novembre 2016, en marge de la COP 22 qui s’est tenue à Marrakech du 07 au 18 novembre, sous le thème : « COP 22 : pour un modèle de développement juste et durable ».
Cette table ronde a connu la participation de M. Tarik El Malki, économiste au sein du CMC, M. Said Sekkat, responsable de la Commission RSE au sein de la CGEM, M. Omar Benaicha, DG de Bureau Veritas et Mme Kenza Oubejja, économiste, membre du CMC.

En introduction de la table ronde, Mme Oubejja, économiste au sein du CMC a expliqué le contexte international dans lequel s’inscrivait cette COP 22 qui fait suite au sommet de Paris organisé en décembre 2015 et qui a vu la ratification de l’Accord de Paris par plus d’une centaine de pays dont notamment les Etats-Unis, la Chine et la Russie. A mesure que l’humanité prend conscience du caractère rare des ressources provenant de la nature, la nécessité de concevoir un nouveau modèle de développement compatible avec la protection de l’environnement devient une évidence. Même la Chine, pays dont la croissance est étroitement liée à la consommation des ressources naturelles et premier pollueur mondial, a fait, dans son 13e plan quinquennal (2016-2020) du développement vert un prérequis au maintien de sa croissance économique.

Le Maroc est certes un pays faiblement émetteur de GES, mais vulnérable aux effets du changement climatique. Le pays affiche heureusement une volonté importante en faveur du développement durable. En témoignent la tenue de la COP22 à Marrakech et la teneur des initiatives que le Royaume a portées dans l’agenda des négociations climatiques, notamment la question de l’eau et de l’adaptation de l’agriculture africaine, deux volets importants de tout projet de modèle durable.
Mme Oubejja a mis en exergue les deux initiatives proposées par le Maroc en marge de cette COP 22, à savoir l’initiative sur l’eau et l’initiative «Adaptation de l’Agriculture Africaine» («AAA»).
S’agissant de l’eau tout d’abord, cette dernière a été longtemps oubliée des négociations climatiques. La question de l’eau, très liée aux changements climatiques, est capitale pour le Maroc, classé 19ème parmi les pays exposés à un stress hydrique à l’horizon 2040. Mobiliser l’eau sera donc un élément important. Rappelons qu’en Afrique dans son ensemble, la part de la superficie cultivable irriguée n’est que de 5%, alors que le potentiel irrigable est de 25 %.
S’agissant ensuite de l’initiative AAA, le changement climatique est déjà effectif, et soulève la question des stratégies d’adaptation à ses effets. Un changement climatique, même en dessous du scénario de 2°C, constitue une menace sérieuse pour l’agriculture africaine. Néanmoins, les fonds dédiés à l’adaptation restent faibles, à peine 16% des fonds internationaux pour le climat en 2013-2014 selon l’OCDE et l’Afrique n’en reçoit que 5%.
Le continent revendique pourtant un potentiel agricole important, en terres et eau mobilisables, pouvant bénéficier à l’ensemble de la planète. Dans ce contexte, l’initiative AAA lancée par le Maroc promet de fédérer les pays africains dans leurs efforts en faveur de l’adaptation agricole. Elle a pour objectif de mettre l’adaptation de l’agriculture africaine au cœur des débats et des négociations climatiques et de capter une partie substantielle des fonds climat.
L’initiative peut compter, pour son déploiement, sur la dynamique que connaît la coopération Sud-Sud aujourd’hui et le rapprochement avec les Etats africains dont le Maroc a fait une priorité. A ce jour, elle a reçu le soutien de 26 pays africains et de plusieurs organisations internationales.
Lors de son exposé, M.El Malki a fait un état des lieux de la situation économique et sociale actuelle caractérisée par de nombreux maux structurels. Sur le plan économique tout d’abord, notre économie se caractérise par une atonie et un rythme en baisse, depuis 5 ans, des équilibres macroéconomiques mis à mal, en termes de dette publique notamment ; une augmentation massive du chômage, des jeunes diplômés en milieu urbain en particulier ; et une compétitivité, à l’export notamment, qui se dégrade et cela malgré la mise en place par les pouvoirs publics des différents plans de relance sectoriels. Sur le plan social ensuite, la situation devient préoccupante avec l’accroissement de la pauvreté et de la précarité qui ont augmenté de manière significative ces 5 dernières années, comme en témoignent la dégradation de la position du Maroc dans les classements internationaux en termes d’IDH et l’augmentation du nombre de pauvres selon la dernière enquête du HCP.
Sur le plan environnemental et sanitaire ensuite, notre pays subit une injustice climatique qui frappe les populations les plus précaires et plus vulnérables, les agriculteurs notamment qui subissent des pertes en termes de revenus à cause de l’impact des changements climatiques sur les rendements agricoles (sécheresse, stress hydrique …). Sans oublier la menace qui pèse sur la sécurité alimentaire et sanitaire.
Aussi, ce nouveau modèle de croissance dont les contours avaient déjà été esquissés par le CMC lors d’une précédente rencontre, se propose de dresser les nombreux défis de notre pays, à savoir l’atonie de la croissance, l’emploi des jeunes, l’adaptation aux changements climatiques, entre autres. Pour se faire, ce modèle de croissance poursuit trois objectifs globaux, à savoir d’une part assurer le développement social de l’ensemble des catégories de la population, les plus vulnérables notamment (mise en place de filets sociaux), ensuite assurer le développement environnemental, à travers la protection des écosystèmes et des ressources naturelles, et enfin assurer la pérennité du développement économique, à travers la mise en place de politiques sectorielles dans des filières où le Maroc dispose d’avantages concurrentiels, le développement de l’innovation et de l’entrepreneuriat. Les objectifs spécifiques fixés sont, certes, ambitieux mais de nature à permettre au Maroc de faire son entrée dans le club des pays émergents. A ce titre, le taux de croissance projeté d’ici 5 ans est de 6% par an, ce qui permettrait la création d’au moins 150.000 emplois annuellement et permettrait la diminution du taux de chômage d’au moins 2 points. Sur le plan social, les objectifs consistent à permettre, d’une part, l’augmentation du pouvoir d’achat des ménages à travers l’augmentation du revenu moyen par habitant de 20%, et de réduire les disparités en termes de répartition des revenus, à travers l’amélioration du coefficient de GINI qui stagne autour de 0.40 depuis près de 15 ans.
Les contours de ce modèle, tel qu’il a été exposé par les différents intervenants, comprennent plusieurs volets majeurs. Le plus important est la nécessité de renforcer et consolider les politiques sectorielles du pays en les orientant vers des secteurs à forte valeur pour notre économie. Le secteur de l’énergie, à travers le renforcement des énergies renouvelables, constitue un axe de développement majeur. A ce titre, il convient de faire évoluer notre mix énergétique qui est principalement basé aujourd’hui sur les énergies fossiles non renouvelables, vers un nouveau mix énergétique plus efficace et moins polluant basé sur des sources d’énergie non fossiles (solaire, éolien, photovoltaïque notamment). A ce titre, une stratégie de développement du secteur de l’énergie a été adoptée en 2009 et qui se fixe des objectifs d’amélioration de la sécurité en termes d’approvisionnement, de limitation du volume des importations en énergie et l’augmentation de la production énergétique.
De manière spécifique, il est prévu de porter la part des énergies renouvelables dans la production totale à 42% à l’horizon 2020 (14% solaire, 14% éolien et 14% hydraulique) et à 52% à l’horizon 2030. Pour ce faire, l’investissement total estimé dans le secteur est de 40 milliards de dollars d’ici 2030 (10 milliards pour le seul secteur du solaire). C’est au niveau du financement que le bât blesse dans la mesure où les investissements publics ne pourront pas financer l’intégralité des projets. Il faudra mobiliser l’investissement privé à travers le montage de projets en Partenariat Public-Privé (PPP), la mise en place de fonds d’investissement et/ou de capital risque en PPP.
Dans le même ordre d’idées, M. Sekkat (CGEM) et M. Benaicha (Bureau veritas) ont mis l’accent sur les opportunités que recèle le secteur des énergies renouvelables dans notre pays en termes de création d’emplois de qualité notamment, en insistant sur la nécessité de développer des politiques de formation professionnelle adéquate, sur la nécessité de maîtriser les coûts d’investissement dans le secteur en veillant à ne pas les imputer sur les consommateurs (éviter la précarité énergétique), et surtout veiller à bien maîtriser l’aspect technique afin de garantir un approvisionnement pérenne et de qualité. D’autres secteurs présentent également des opportunités de développement importants, tels que l’environnement (recyclage des déchets), l’éco-construction, etc.
Enfin, les conférenciers ont insisté sur la mise en place de mesures d’accompagnement spécifiques afin d’augmenter l’investissement privé. La mise en place d’une fiscalité écologique (écotaxes ou «taxe carbone), prévue dans le cadre de la Loi formant Charte nationale du Développement durable) doit veiller à respecter les principes d’une bonne réforme fiscale, à savoir équité fiscale, accompagnement des effets négatifs et clarté des objectifs. L’objectif est de favoriser la transition énergétique des entreprises tout en n’altérant pas leur compétitivité déjà fortement mise à mal ces dernières années. Equation complexe à résoudre! L’autre volet en matière d’accompagnement sur lequel l’ensemble des panélistes était d’accord est la nécessité pour les pouvoirs publics de mettre en place une véritable stratégie de l’innovation qui permettrait d’augmenter la part de la R&D dans le PIB de 0.7% actuellement à 1.5 voire 2% d’ici 10 ans et d’augmenter le nombre de brevets d’invention dans le secteur des énergies renouvelables notamment. A ce titre, des mesures d’accompagnement telles que le crédit impôt recherche ou bien la création d’un fonds de soutien à l’innovation généreusement doté pour les starts up seraient les bienvenues.

Des défis à relever

– La politique d’atténuation du changement climatique et d’adaptation à ces effets doit s’insérer dans une stratégie transversale de croissance.
Si la transition énergétique est érigée en priorité au Maroc, tous les secteurs doivent être concernés. L’habitat est concerné en rapport avec l’énergie mais aussi en rapport avec sa vulnérabilité aux catastrophes rendues plus fréquentes. La pêche devrait intégrer les impératifs de durabilité et préserver la ressource halieutique. La politique agricole devrait prendre en compte les coûts environnementaux dans ses arbitrages vis-à-vis du modèle de production intensif monoculture, notamment au niveau des sols épuisés et des nappes phréatiques surexploitées.
– Il est bien établi que le potentiel de création d’emplois de l’économie verte est énorme. La conversion de l’économie traditionnelle vers l’économie verte mobilise des secteurs intensifs en travail, modifie les compétences attendues dans la plupart des secteurs, mais remet aussi en cause la viabilité économique d’un certain nombre d’activités. Un accompagnement massif par des politiques de formation adaptées est indispensable pour réussir la transition écologique.
– Le dialogue avec les parties prenantes: l’architecture institutionnelle adoptée au Maroc est très concentrée : toutes les initiatives sont décidées par le gouvernement ou les instances gouvernementales, selon une approche verticale. Une telle centralisation, également pratiquée en France dans le domaine de la transition énergétique, a été critiquée. Le modèle allemand, plus ouvert, inclut plus facilement les initiatives participatives et renforce la participation des communautés et des villes.

Source: www.libe.ma

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