Accueil / Non classé / Pour faire du Maroc une société entreprenariale

Pour faire du Maroc une société entreprenariale

C’est presque une vérité universelle : les sociétés qui ont réussi économiquement, et auxquelles le Maroc aspire appartenir dans un proche avenir, sont celles qui ont su développer une culture entreprenariale. C’est-à-dire ajoutant, aux valeurs individuelles et collectives, un savoir-faire technique développé ou emprunté.

Les « sociétés entreprenariales », si on peut les appeler ainsi, sont des sociétés qui ont su combiner un sens rigoureux du rôle de la technologie dans la société à la maîtrise irréprochable des outils de planification, de production, d’organisation et de prise de décision. Dans ce sens, et pour que le Maroc réussisse son pari de développement soutenu, il est indispensable de disposer d’une masse critique de ces individus qui savent gérer et développer des entreprises mais qui sont également poussés par une volonté d’accomplissement et de réussite qui va au-delà du simple calcul de profit.

Certes, le profit est important et doit rester le principal critère qui justifie l’existence d’une entreprise mais la culture entreprenariale ne peut s’enraciner que si les entrepreneurs voient dans le profit un moyen de réalisation d’une vocation (au sens Weberien du terme) qui leur donne une satisfaction plus grande et plus profonde.

Il est vrai qu’on peut être une bonne « businessperson » sans être un bon entrepreneur. On peut avoir le meilleur plan d’affaires, des connaissances en organisation opérationnelle, en gestion de la production, en marketing, en vente, en ressources humaines, mais tout cela ne suffit pas à faire un bon entrepreneur. Ce dernier doit posséder toutes ces compétences techniques mais il doit également avoir le sentiment d’une mission ainsi qu’un sens très développé d’interaction avec les autres. Il doit jouer un rôle de leader qui motive, qui convainc et mobilise. Il doit aussi assumer pleinement ses responsabilités, organiser, travailler, prendre des décisions, avoir de la ténacité et une grande confiance en soi (source de confiance dans les autres).

Enfin, une bonne santé physique et morale sont des qualités également importantes. Tout ceci signifie que l’entrepreneur efficace doit puiser des ressources dans le fond de sa personnalité. En résumé, l’entreprenariat c’est aussi bien des valeurs que des techniques, une culture qu’un savoir-faire. Comment cultiver ces valeurs ? Comment arriver à développer cette culture entreprenariale ? Il n’y a pas de recette magique et même les sociétés occidentales, qui ont réussi dans ce domaine, l’ont fait d’une façon presque inconsciente, difficile à figer dans un modèle unique.

Le modèle Wébérien – selon lequel les protestants voient dans leurs richesses accumulées le signe de la bénédiction de Dieu et redoublent d’efforts pour en avoir plus, créant ainsi une éthique de capitalisme – est beaucoup plus vrai pour les pays nordiques que pour les pays latins comme la France, l’Italie ou l’Espagne. Même aux Etats-Unis, c’est l’idée séculière du « Rêve américain » (selon lequel on peut devenir ce qu’on veut indépendamment de son origine sociale à condition de travailler durement) qui a motivé des générations dans leur quête de richesses et d’opportunités. En Asie du sud-est, un résultat similaire a été atteint par la synthèse de l’ascétisme (d’origine bouddhiste, confucéenne ou même hindouiste) et d’une éthique aiguë du travail dans le cadre de structures traditionnelles en organisation mais purement capitalistes en orientation. Ce fut hier le cas du Japon et de la Corée du Sud. Demain, ce sera sans doute le cas de la Chine, de la Thaïlande et de l’Inde. Aujourd’hui, dans les sociétés islamiques, et dans le contexte de ce qu’on peut percevoir comme une renaissance religieuse, l’accent, malheureusement, est mis d’avantage sur la loi que sur l’éthique.

La plupart de nos prédicateurs passent un temps considérable à élucider ce qui est permis et ce qui est interdit, reproduisant ainsi les conditions idéologiques de la décadence. En revanche, ils consacrent trop peu de temps à la promotion d’une éthique de travail, du sens de la rigueur, d’une vision du travail et de la production de richesses comme formes de piété. Le manichéisme de l’interdit et du permissible ne limite pas seulement le débat. Il empêche le développement d’une éthique qui dépasserait les dichotomies réductrices du haram et du halal, une éthique pourtant bien présente dans les textes fondateurs surtout les hadiths du Prophète. Un changement essentiel reste donc à accomplir dans notre conception de la religion si on veut arriver à mettre en place les fondements culturels d’une société entreprenariale productive. Les textes de lois doivent être intériorisés par chaque individu et traduits concrètement par des comportements que caractériseraient le sens du dévouement, de l’application et du travail bien fait, de la rigueur et de l’honnêteté…

Il est important d’aller au-delà de la lettre des textes : pour insister sur leur esprit et leurs finalités, pour libérer les comportements de toute considération manichéiste et simpliste de ce qui est permis et ce qui ne l’est pas (sauf pour ce qui est clair et indiscutable). Sans ce changement, nos sociétés resteront à jamais prisonnières d’une moralité puritaine qui se dessine des limites, imaginaires et/ou réelles, qui asphyxient la créativité tout en évacuant la responsabilité individuelle. Lorsque la communauté s’érige en protectrice de la moralité, l’individu n’assume plus son rôle de citoyen responsable et « comptable » de ses actes.

Ceci ne veut pas dire que, sociologiquement, il n’y a pas eu de modèles endogènes d’éthique et de valeurs susceptibles de développer cette culture entreprenariale tant désirée. Les « modèles fassi » et « soussi » ont démontré l’existence de cette culture entreprenariale mariant valeurs et recherche du profit, même s’ils n’ont pas permis l’émergence d’un mouvement économique d’envergure historique. Le « modèle fassi » se basait sur ce qu’on peut appeler une culture urbaine de la piété qui a su, à travers le temps, créer une harmonie, voire une synergie, entre un sens aigu des affaires et un sens très développé du bien-être. La vision libérale de la religion a facilité l’accumulation des biens alors que le savoir-faire technique et le savoir-être (la qualité de vie), ont été des facteurs essentiels dans la maîtrise de la production et de la productivité.

Néanmoins, parce qu’il était trop lié à l’espace de la Médina et de sa culture traditionnelle, le « modèle fassi » s’est essoufflé une fois qu’il s’est « exporté » ailleurs. Il a certes produit des accumulations de richesses importantes mais dans le cadre d’un « cosy capitalism », un capitalisme complaisant, carriériste, non agressif, qui se refuse au risque et ne joue pas son rôle de locomotive ou de leader.

Le « modèle soussi », quant à lui, est fondé sur des valeurs tout à fait différentes : ascétisme, solidarité presque khaldounienne, accumulation au niveau de la famille et conservatisme social.

Il est le plus proche du modèle protestant (alors que le modèle fassi est comparable au modèle latin). La spécificité du « modèle soussi » est qu’il est intimement lié à une culture de l’exil : être loin des siens favorise non pas seulement l’ascétisme mais son corollaire, l’accumulation. Une fois de retour, et comme l’avait noté Waterbury dans une contribution au livre collectif Arabs and Berbers, on replonge dan une culture obnubilée par les règles de compétition tribale plutôt que par celles du profit qui dominent l’espace de l’exil. Malgré les différences et les faiblesses des deux « modèles », d’ailleurs beaucoup plus historiques que structurelles, ces exemples nous fournissent assez de repères pour penser un système de valeurs entreprenariales susceptibles de créer cette culture qui favorise la création de richesses tout en donnant aux individus le sens d’un accomplissement dépassant la simple recherche du profit.

Il est inutile d’essayer de tracer le profil de l’entrepreneur idéal mais une stratégie nationale de développement de la culture entreprenariale doit au moins en étudier les différents cas, aussi bien historiques que potentiels, afin que les générations futures puissent s’en inspirer. Le rôle de l’école est primordial : le cursus depuis le primaire gagnerait à être alimenté non seulement des techniques de gestion de l’entreprise, mais également des valeurs et pratiques entreprenariales.

Il s’agirait alors d’étudier ces exemples d’entreprenariat tout en s’inspirant des expériences d’autres sociétés. Nombreuses sont les sociétés qui ont développé cette culture sur le tas. Mais la nôtre devra se montrer volontariste et proactive si elle veut créer la société entreprenariale susceptible de nous aider à réaliser la vision d’un Maroc moderne et prospère.

 

Lahcen Haddad

À propos Responsable de publication