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Maroc : Le diplôme, une condition pour postuler au “métier” de chômeur

Auteur : barka

Rabat, Maroc (PANA) –

Depuis belle lurette, des contingents de diplômés-chômeurs, qui ne cessent de s’amplifier au fil du temps, sillonnent quotidiennement à longueur de journée et sans répit, l’avenue Mohammed V de Rabat avant de se retrouver devant le siège du Parlement, en plein centre de la capitale, pour clamer de vive voix leur droit au travail garanti par la Constitution.

Dans leurs invectives empreintes d’amertume et de regret recueillies sur place par la PANA, ces lauréats de moult satisfecits, dont des licences et des doctorats, ne mâchaient point leurs mots.

Certains d’entre eux, fraîchement sortis indemnes de l’université, viennent allonger les rangs des baroudeurs hautement qualifiés en quête d’emploi, tandis que d’autres, plus aguerris, dont la grisaille des cheveux illustre éloquemment les vestiges d’une bataille acharnée contre le chômage, n’hésitent pas à narrer leurs péripéties pour fuir la misère et caresser le rêve d’un emploi digne des titres dont ils sont “légalement” dépositaires.

Armés d’un courage hors du commun, ces victimes d’un système d’enseignement défaillant à plus d’un titre sont souvent brutalement dispersés à coup de matraques par les forces de l’ordre pour voir leur rêverie brisée et leurs membres fracassés avant d’être admis aux urgences de l’hôpital Avicenne de Rabat où, malheureusement, la consultation médicale n’est pas gratuite.

“Notre quête pour l’emploi est légitime et nous ne comptons pas baisser les bras d’un iota tant que nos revendications ne sont pas satisfaites. En dépit de la répression, de l’intimidation et de la non-reconnaissance de notre droit au travail, nous poursuivrons notre bataille sur tous les fronts pour hâter les responsables, bon gré mal gré, à trouver une issue à cette tragédie que nous endurons depuis des années et nos familles avec”, affirme Hassan B., dont l’âge frôle la quarantaine, docteur en physique-chimie et qui entame son quatrième anniversaire en “qualité” de SEF (Sans-emploi fixe).

Ces diplômés-chômeurs, dont certains ont tenté de s’immoler à diverses reprises par le feu devant le Parlement et parmi lesquels figurent de jeunes mamans trimbalant leurs bébés avec elles dans cette galère, fort probablement pour se dispenser des coups de matraques qui les guettent au moment où on les attend le moins, endurent une torture à la fois visible et invisible : les marques s’inscrivent au plus profond de leur corps et de leur âme.

A voir ces désespérés, dont la majorité très écrasante est issue des couches défavorisées de la société marocaine, l’on réalise aussitôt le calvaire qu’ils subissent et endurent lors de leur combat, en espérant effleurer du bout des doigts le rêve d’un gagne-pain susceptible de les mettre à l’abri de la précarité et de l’exclusion et rétribuer leurs efforts interminables sur les bancs d’une “initiation” désuète qui ne cadre plus avec les impératifs de plus en plus rigoureux du marché de l’emploi.

“Nous exigeons d’être embauchés dans l’administration publique, dans la mesure où ce secteur est garanti. Travailler dans le privé est semé de risques pour des lauréats tels que nous, qui avions subi, à l’instar de nos prédécesseurs, une formation inadéquate avec les exigences du marché libéral de travail de nos jours”, martèle Fatima A., la trentaine, licenciée en langue et littérature françaises, chômeuse depuis bientôt cinq ans.

Selon elle, l’enseignement universitaire au Maroc doit être réformé le plus tôt possible, estimant qu’il y va de la crédibilité et de l’efficience d’un système qui, nonobstant le fait qu’il engloutit le plus gros du budget de l’Etat, n’a pour mission actuellement que de “manufacturer”, chaque fin d’année, des bataillons de chômeurs qui tombent sous le couperet de l’ennemi numéro 1 au Maroc : le chômage endémique des cadres.

Amphithéâtres archicombles, équipements vétustes, méthodes pédagogiques laissant à désirer, taux d’absentéisme criant des étudiants, ceux des branches littéraires spécialement, demeurent, entre autre, l’apanage de l’université marocaine qui, plusieurs années après l’entrée en vigueur en grande pompe d’une énième nouvelle-ancienne réforme, semble toujours traîner des boulets et ne sait plus à quel saint se vouer.

Selon ses initiateurs, cette réforme vise à rénover et moderniser le système pédagogique, à mettre en place un cursus de formation souple et performant offrant à l’étudiant la possibilité de s’insérer dans le tissu socioéconomique.

Pourtant, la mise en oeuvre de cette refonte se heurte à des réticences et à une déficience “parfois délibérée” de bonne volonté plutôt qu’à l’insuffisance, entre autre, de moyens mobilisés pour sortir du gouffre le système d’Enseignement supérieur au Maroc.

“La non-adéquation de la formation avec son environnement socioprofessionnel, l’inadaptation du cursus pédagogique et la faiblesse au niveau de l’encadrement, conjugués au déferlement massif qu’avaient entraîné les départs volontaires et l’hémorragie provoquée par cette action dans les rangs des professeurs universitaires chevronnés à l’instar des instituteurs, médecins et autres infirmiers, ont constitué la goutte de trop”, a déclaré à la PANA un responsable de l’université Mohammed V de Rabat qui a requis l’anonymat.

En 2006, le gouvernement marocain avait entrepris une opération baptisée “départ volontaire” par les officiels et qualifiée d’”hécatombe” par nombre d’experts émérites qui avait touché quelque 38.800 travailleurs, soit 7,6 pour cent du total des fonctionnaires civils, permettant à l’Etat d’épargner un budget annuel de 4,8 milliards de dirhams, soit plus d’un pour cent du Produit intérieur brut (PIB).

Quoique le taux de réussite des étudiants ait augmenté à l’université Mohammed V, le budget affecté à la formation demeure en deçà des besoins pressants qui se font de plus en plus sentir, indique le même responsable.

Il a appelé à l’implication de tous pour hisser l’Enseignement supérieur et la formation, créneaux indispensables et condition sine qua non pour pouvoir décrocher un emploi rémunéré et éviter à de jeunes lauréats de tomber dans l’oubli après de longues années de travail laborieux.

En ne tarissant pas d’éloges sur le contrat-programme, cheval de bataille du ministère des Finances d’ailleurs, en vue de favoriser la recherche scientifique dans un pays qui a pour seul et unique capital les ressources humaines puisqu’il en est quasiment dépourvu des naturelles, où le budget alloué à cette branche ne dépasse guère un pour cent du PIB au moment où les accidents de circulation au Maroc en absorbent annuellement 2,5 pour cent, il regrette l’absence de suivi des étudiants ayant décroché un diplôme en vue d’une insertion “moins douloureuse” et “sans dégâts” dans le marché du travail.

Dans l’attente d’une percée “moins fracassante” et “sans césarienne” dans un marché de l’emploi où ne décrochera haut la main le poste tant convoité que celui qui aura réussi sa prouesse et maîtrisé les tenants et aboutissants d’un environnement soumis par-dessus le marché à la merci d’une mondialisation frénétique, les diplômés-chômeurs ont choisi d’aller jusqu’au bout de leur quête pour le travail.

Malgré un mutisme assourdissant du gouvernement et peu de réactions des médias locaux qui ne se manifestent généralement que lorsqu’il s’agit de tentatives de suicide ou d’interventions des forces de l’ordre ayant causé des dégâts corporels “consistants” dans les rangs des manifestants, ceux-ci ne semblent guère prêts à lâcher prise, à plier l’échine ou à renoncer à leur rêve, voire leur droit à une vie digne, décente et pourquoi pas meilleure.

Si, actuellement au Maroc, tout le monde ou presque s’accorde sur la nécessité impérieuse d’une réforme radicale du système d’enseignement qui a fait jusqu’ici suffisamment de dégâts, plus de la moitié des 30 millions de Marocains étant encore analphabètes après plus de 50 ans d’indépendance en plus des budgets colossaux partis en fumée, il n’en demeure pas moins que l’improvisation n’est plus de mise et qu’une refonte s’impose plus que jamais avec sérieux et rigueur pour éviter un “tsunami” aux conséquences imprévisibles.

En somme, une réforme est toujours “bienvenue” bien que “perfectible”, mais que d’aucuns estiment tardive, préférant un “wait and see” dubitatif.

Par Khalid Barka, correspondant de la PANA au Maroc