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L’éducation, clé du développement humain

 

Etant la clé de tout développement humain, l’éducation semble être le domaine le plus compliqué à réformer. Premièrement, il s’agit de tout un système qui requiert une approche globale susceptible de créer une mutation profonde, voire systémique ; les changements systémiques ne nécessitant pas seulement des ressources colossales et prennent du temps mais demandent à ce qu’il y ait une vision très claire et partagée par tout le monde et plusieurs stratégies qui agissent sur l’offre,la demande, les ressources humaines, les curricula, l’accès, l’employabilité, la qualité, et l’évaluation.

Deuxièmement, les fruits réels d’une réforme dans le domaine de l’éducation ne se mesurent en fait que sur l’échelle d’une génération surtout que les grandes finalités sont le sens de citoyenneté, la participation, le bien-être moral et intellectuel etc. Ceci dit, on ne peut pas attendre jusqu’à la fin du processus pour évaluer et rectifier le tir ; il serait trop tard. En fait, les bons stratèges et gestionnaires de la réforme sont ceux et celles qui se projettent dans l’avenir mais sont toujours prêts à revoir les moyens et les outils qui les aident dans la réalisation de la vision qu’ils/elles ont de l’avenir.

L’un des avantages de la réforme au Maroc est qu’elle dispose d’un document, en l’occurrence la Charte de l’Education, qui trace aussi bien la vision que les moyens d’y parvenir. C’est un document hybride certes, mélangeant finalités de la réforme, axes stratégiques et modes d’opérationnalisation (et même des indicateurs de performance) mais il a le mérite d’avoir créé un consensus autour de lui, ce qui veut dire qu’il a répondu à des attentes et des espérances longtemps ignorées par les acteurs politiques, gouvernementaux et syndicaux.

Dans le domaine de réalisations, une certaine forme de décentralisation a été mise en place et est toujours à ses débuts pour en évaluer les forces et faiblesses. Néanmoins, il faut dire que le changement à ce niveau demeure formaliste : la création de mini ministères au niveau des régions qui sont dotées beaucoup plus de pouvoirs administratifs (carte scolaire, le mouvement des ressources humaines et la supervision des acquisitions et réalisations physiques) que de pouvoirs de planification, de gestion, de suivi, d’évaluation et de comptabilité envers les parents, les élus et les contribuables au niveau de la région. Les académies souffrent également de l’absence de ressources humaines qualifiées dans les domaines de la planification stratégique, du suivi, du travail en équipe, de la communication et du partenariat.

Les directeurs, délégués et chefs de divisions et de services et les quelques inspecteurs qui acceptent de travailler ont certes une expérience technique importante mais ils gagneraient à se transformer en vrais gestionnaires et stratèges de la chose éducative au niveau régional avec des objectifs réalisables et mesurables.

Les réalisations dans le domaine de la généralisation au niveau du primaire sont louables, surtout qu’on est arrivé à plus de 90 % (selon les projections démographiques de 1999 basées sur le recensement de 1994, données qui sont devenues caduques vu les mutations profondes qu’a connues la société marocaine dans l’espace de dix années) dans un espace de temps assez court en réduisant par le même biais la différence entre garçons et filles.

Mais le succès reste limité au quantitatif et est mitigé par les dizaines de milliers qui quittent l’école chaque année. Le problème de la généralisation ne se pose plus au niveau des parents, chose qui nécessitait par le passé des campagnes de mobilisation sociale et de sensibilisation. Les parents (et leurs enfants) donnent une chance à l’école ; c’est l’école qui rejette des milliers parmi eux avant l’achèvement du primaire.

L’absentéisme des enseignants qui se mesure par des dizaines de milliers de personne/jours par province et par année et qui est une mascarade qui a trop duré au vu et au su de tout le monde est l’un des facteurs déterminants. Si on ajoute à cela la démission des inspecteurs, l’incapacité des directeurs de gérer et contrôler, les sureffectifs par classe, le délabrement des certaines écoles, le châtiment corporel des enfants, l’enseignement basé sur le copiage et l’apprentissage par cœur, le manque de formation des enseignants sur les techniques nouvelles d’enseignement, le coût accru de la scolarisation (l’uniforme exigé par mal d’écoles n’arrange pas les choses et va à l’encontre des orientations internationales qui prêchent l’allégement du coût de la scolarisation), la non implication des parents dans la gestion et le suivi, le soutien scolaire obligatoire dans les maisons des enseignants (clé de bonne note et de passage au niveau supérieur, chose qui dit des chapitres sur la supposée gratuité du système éducatif), l’absence de perspectives quant à l’accès au collège avec tout cela, on obtient une image peu reluisante et une réforme de forme uniquement. Pour ne pas être taxé d’avoir sombré dans un pessimisme gratuit, j’ai quelques propositions ; il ne s’agit pas de solutions mais de quelques idées qui pourraient nous aider à venir au bout des problèmes cités ci-dessus.

Il y a des choses qui ne demandent que l’application stricte de la loi (ou la publication de décrets dans ce sens) comme l’absentéisme des enseignants et des inspecteurs, le soutien scolaire obligatoire et le châtiment corporel ; il y’a celles qui demandent une révision des politiques adoptées jusqu’ici (le coût de la scolarisation, la non implication des parents etc.) ; cependant, il y a d’autres qui nécessitent des stratégies nationales avec des moyens de mise en œuvre et de suivi : le problème de la qualité et de la formation des enseignants doivent faire l’objet d’une approche conçue au niveau central mais opérationnalisée au niveau des académies.

L’accent doit être mis sur la nécessité de conjuguer savoir, savoir faire et bien -être moral et intellectuel. L’esprit analytique et critique, l’apprentissage via la recherche et le débat, l’apprentissage centré sur l’élève, les compétences de diagnostique et de solution des problèmes, la pertinence du savoir à soi-même, à sa famille, et à son histoire—toutes des choses considérées tabous jusqu’ici dans notre système éducatif— doivent être des compétences fondamentales exigées à chaque niveau du système du primaire jusqu’à l’université.

L’école doit également enseigner les habiletés relatives à la vie comme la communication, l’organisation, l’entreprenariat, le travail en groupe, le leadership, le bien-être physique etc. Un bachelier ou une bachelière avec ces compétences ne chômera jamais ; si il/elle ne trouve pas de travail chez les autres, il/elle fondera sa propre petite entreprise qui sera elle-même créatrice d’emplois pour les autres dans l’avenir.

Il est également fondamental de mettre en place un système de responsabilisation de l’école. Les directeurs, les enseignants et les inspecteurs doivent être tenus comptables aussi bien de la rétention des enfants à l’école que de leur performance dans des tests standardisés. Toutes les écoles doivent se fixer des objectifs annuels approuvés par les délégations et les académies dans ce sens et travailler afin de les réaliser.

A la fin de l’année, les écoles qui atteignent leurs objectifs se voient félicitées pour leur travail et celles qui ne les atteignent pas doivent fournir des explications et si la tendance continue d’année en année, un changement de direction ainsi qu’une sanction verbale des enseignants s’imposeraient.

Bien sûr les enseignants et les directeurs ne sont pas les seuls responsables mais ils sont les responsables directs et ils doivent assumer cette responsabilité. Pour conclure, je dirai que la réforme du système éducatif a besoin d’un coup de fouet assez dosé pour assurer qu’elle décolle une fois pour toute. Il faut dépasser la timidité des approches qui dépendent de la bonne volonté de tout un chacun.

Un volontarisme affiché, un suivi rigoureux, un sens de « proactivisme », un courage politique face aux inerties et pratiques qui vont à l’encontre de la loi et l’esprit de la réforme sont nécessaires pour réussir le pari. Le Maroc a besoin d’un système éducatif fort qui enrichit son capital humain ; pour y arriver, il faut être plus agressif, plus exigeant, plus imaginatif et plus organisé qu’on l’est maintenant.

Lahcen Haddad, Expert internationl en planification et management stratégique. 
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