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« L’autre visage » des révoltes en Tunisie : une société civile de plus en plus forte et affirmée

Les manifestations de rue et les répressions policières des premiers jours de janvier 2018 ont marqué, de manière violente et inquiétante, ce début d’année en Tunisie, où se rend le Président Emmanuel Macron ce mercredi 31 janvier. Elles rappellent ce que le monde arabe a connu de bouleversements inédits et inattendus, il y a sept ans presque jour pour jour.

Au vu du mouvement, de sa forme et de son intensité, beaucoup ont été tentés d’y voir un échec potentiel du printemps tunisien, et donc d’un nouveau soulèvement face à la non-prise en compte des revendications citoyennes par le gouvernement actuel. À vrai dire, bien des ingrédients du contexte économique et social pourraient le laisser entendre.

On peut évoquer, à ce propos, le fort taux de chômage (15,3 %), particulièrement élevé chez les femmes (22,8 %), l’inflation galopante (6,4 % à la fin de l’année 2017), la flambée du prix des produits de première nécessité, particulièrement le sucre, et un pouvoir en place qui a imposé une augmentation de la contribution des salariés au budget de l’État dans sa loi de finances 2018, alors que le pays souffre par ailleurs d’évasion fiscale.

Rappelons, ensuite, les formes données au mouvement, qui ont conduit à des manifestations de rue de grande ampleur, et des répressions policières d’une sévérité extrême, rappelant les événements de début 2011.

Mais si la situation économique et sociale est particulièrement délicate, provoquant l’étincelle évoquée précédemment, les revendications marquent aussi la capacité des individus citoyens à prendre part à la vie politique, à manifester leur désaccord, à faire valoir leurs droits et à s’inscrire dans le changement d’aujourd’hui et de demain. Elles nous rappellent que le chemin vers plus de justice sociale, économique et politique est long et que s’il n’est pas toujours porté par les politiques en place, il est souvent le résultat d’initiatives nouvelles et alternatives.

Dire que le printemps a échoué parce que la société ne serait pas suffisamment vigilante, mature et dynamique serait ainsi méconnaître ce qui se passe de manière plus ou moins informelle – mais profonde – au cœur de la société civile. Ce serait également refuser de voir les changements politico-institutionnels, certes encore inaboutis, mais – pour certains inédits – dans le monde arabe.

Ce qui arrive aujourd’hui, est donc davantage l’illustration de la très grande maturité politique du peuple tunisien, d’une population éclairée, plutôt que la révolte d’un peuple qui voudrait voir le printemps se répéter, parce qu’il aurait échoué dans sa dimension purement politique. Certes, la démission du gouvernement a été réclamée, mais pas la nature même du régime politique.

Un fourmillement d’associations

Dans le cadre d’une recherche actuellement menée sur les sociétés civiles au Maghreb (« L’apport des actions de développement menées par les sociétés civiles au Maghreb dans le contexte post-printemps arabe », Laboratoire LIEU-Aix-Marseille Université/AFD-CDC), les premiers résultats témoignent de la difficulté de rendre compte de l’essor associatif que connaît la Tunisie depuis 2011.

Premièrement, en raison du nombre croissant d’associations recensées : 22 000 officiellement (mais combien en réalité ? Le travail effectué actuellement par la plateforme d’associations tunisiennes Jamaity nous le dira prochainement). Deuxièmement, en raison de l’existence de sociétés civiles plurielles dans leurs formes, leur nombre, leurs modes de structuration et leurs actions.

Dès lors, il nous revient de traiter avec prudence la dynamique de ce phénomène et de l’inscrire dans l’histoire qui est la sienne. En faire le récit historique serait ici bien trop long. Nous retiendrons seulement que son évolution est intrinsèquement liée aux régimes et orientations politiques qui se sont succédé depuis l’indépendance du pays en 1956.

Retenons également que sous Ben Ali, les oscillations continuelles entre libertés et répressions ont eu pour conséquence de cliver la société civile entre associations de « services », associations de plaidoyer et associations religieuses. Ce clivage a largement été dépassé au lendemain des événements de 2011 et après la révision du décret portant sur les associations.

Une société civile en construction

En conséquence, l’espace social s’en trouve bouleversé : à la société civile historique s’ajoute dorénavant une société civile née du printemps. Et à l’intérieur de celle-ci fourmille un grand nombre d’acteurs :

  • une minorité d’associations professionnelles dans les droits humains, l’environnement, les questions socio-économiques, en capacité de monter des projets ;
  • une large majorité d’associations « opportunistes » qui cherchent plus à obtenir des fonds qu’à porter des actions réelles ;
  • une minorité d’associations qualifiées de « in », reconnues nationalement et internationalement et prenant souvent part aux programmes développés par les acteurs de la coopération internationale ;
  • des associations partisanes, des associations à caractère religieux ;
  • des mouvements informels, capables d’investir l’espace public du jour au lendemain par le biais de sit-in, campements, etc.

À ces formes diverses s’ajoutent des disparités et particularités régionales ainsi que des modes organisationnels extrêmement différents. Au regard de ces caractéristiques énoncées ici très schématiquement, nous serions tentés de percevoir l’essor associatif comme immature, fragile et non structuré. Ce constat, très réducteur, s’inscrirait dans une dénégation, un rejet de l’histoire récente, notamment parce que la société civile « nouvelle », celle née du printemps, est, comme la « révolution » à l’œuvre, le signe d’une société en acte et en construction.

Un nouveau rapport à l’État et aux politiques publiques

Par ailleurs, les champs d’action de ces acteurs « nouveaux » sont très intéressants à observer, notamment parce qu’ils révèlent le désir et les marqueurs d’un changement que la seule lecture des événements politiques ne dit que partiellement.

Notons, à ce propos, l’existence de certaines associations qui se sont lancées dans des initiatives de contrôle démocratique du pouvoir en place (Al Bawsala notamment)

En parvenant à pénétrer les instances gouvernementales (Parlement), plusieurs associations développent ainsi, via l’utilisation des médias et des réseaux sociaux, des moyens de pression inédits et font ainsi entendre leurs voix et celles des citoyens. Chaque individu peut ainsi, aujourd’hui, avoir les moyens d’être informé, en temps réel, des discussions, des avancées ou encore des prises de décision de l’ensemble des parlementaires.

Il y a, ensuite, la mise en place d’un Observatoire social, avec ses baromètres mensuels, qui mesure le taux de suicide, les mouvements de grève, le nombre de sit-in, etc (Observatoire social tunisien – OST/Forum tunisien des droits économiques et sociaux – FTDS). Sans pouvoir évaluer la portée exacte de ces initiatives sur le corps social, soulignons malgré tout ce que leur présence signifie dans le contexte actuel, et les garde-fous de la démocratie qu’ils représentent.

Évoquons également des initiatives citoyennes, qui, face à l’urgence sociale et économique, proposent des alternatives dans les domaines de l’éducation, l’économie sociale et solidaire, l’accompagnement social des plus démunis et des personnes en situation de handicap.

Certaines ont pignon sur rue, sont connues et reconnues par les pouvoirs publics et les acteurs de la coopération internationale ; d’autres agissent dans l’ombre, avec peu ou pas de moyens, mais des valeurs et le désir de vivre « autrement ».

Citons, enfin, des formes innovantes de développement local, dans la région de Monastir, de Gafsa, au sud, dans l’oasis de Jemna. Des expériences qui valorisent – pour certaines – une économie de proximité, des formes nouvelles d’organisation entre les acteurs, une autre relation au pouvoir municipal et une participation plus grande des populations dans la vie locale.

Ces initiatives ne peuvent être chiffrées à ce jour. Elles restent, pour beaucoup, éclatées. Il n’en demeure pas moins qu’elles sont révélatrices, elles aussi, d’un changement, et d’un changement de taille, ne serait-ce que parce que leur existence est récente, et que leur diffusion semble se faire à l’échelle de la Tunisie tout entière.

Des signaux également prometteurs au Maroc

Ainsi, au regard de ce que nous venons d’évoquer du contexte de la Tunisie, certaines lueurs d’espoir semblent également se confirmer au-delà de ses frontières. Si nous avons tenu à souligner la nécessité d’ouvrir les angles d’observation de la société civile tunisienne, aujourd’hui, pour éclairer autrement les changements en cours, il nous semble également indispensable d’inscrire la réflexion à une échelle territoriale plus large.

Ainsi, par un travail de recherche comparée, nous pouvons mesurer dès à présent des évolutions similaires à l’échelle du Maroc. Avec son statut renforcé, son rôle inscrit dans la Constitution, mais aussi forte de ce qui reste du printemps arabe, la société civile de ce pays voisin a démontré, au travers de sa vigilance et de son engagement, qu’elle sait occuper l’espace démocratique : la pression exercée sur les pouvoirs publics, ces derniers mois, dans les mouvements de contestation dans le Nord, dans le Rif ou la ville de Jerada, plus au Sud, à Zagora ou à Tendrara, a étonnamment fait bouger les lignes, malgré la répression ou les interdictions de certaines manifestations.

Rappelons, également, un événement inédit dans la politique marocaine : le limogeage, le 24 octobre 2017, de quatre ministres et d’un directeur d’établissement public (Article 47 de la Constitution), l’interdiction d’exercer dorénavant des fonctions officielles notifiée à six hauts responsables, la prise de sanctions à l’encontre de quatorze responsables administratifs.

Ces sanctions ont été prises à la suite de l’enquête de la Cour des comptes sur les dysfonctionnements relevés dans l’exécution du programme de « Al Hoceima Manarat Al Moutawassit ». Ces décisions marquent une certaine rupture avec les pratiques du passé et indiquent aux responsables marocains la fin de l’impunité.

C’est ainsi qu’un apprentissage citoyen est en marche, eu égard au changement d’attitude des responsables politiques (hauts responsables, élus et autorités locales), notamment par l’interaction avec les problèmes des citoyens, la réactivité et le dialogue avec la société civile et les habitants.

Parmi ces signaux, on peut aussi noter une forme de veille sociale qui se met progressivement en place, à travers une écoute encore chaotique, mais plus positive de la société, et une attitude un peu plus conciliante à l’égard des mouvements de contestation.

Ainsi, faut-il voir dans les évolutions de ces derniers mois, en Tunisie comme au Maroc, le signe de plus en plus perceptible d’une société civile, certes complexe et diversifiée, à la fois conservatrice et moderne, mais aussi mature et vigilante à l’égard du pouvoir en place. Gageons qu’elle soit porteuse d’un espoir grandissant et durable à l’échelle du Maghreb.

Source : http://theconversation.com