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La ville en croissance : de la nécessaire recherche

 

Le Maroc est resté longtemps un pays rural marqueté de foyers historiques de belle civilisation urbaine, avec ses cités impériales et petites villes à médinas bien conservées. Il est devenu, depuis deux décennies environ, un pays à dominante urbaine (55,4% en 2000). Cette évolution très rapide, produite principalement par une forte croissance démographique, se poursuit à un rythme plus rapide encore, malgré le tassement de l’exode rural qui est loin d’être achevé. Cela tient à deux facteurs principaux. Les populations urbaines sont très jeunes et se multiplient rapidement malgré une fécondité en baisse et une nuptialité plus tardive. Les agglomérations rurales s’urbanisent et participent au mouvement par conurbation, grossissement et multiplication de villes, mouvement qui s’inscrit dans la transformation générale des structures sociales et spatiales. La croissance se fait principalement dans les interstices, à la périphérie et dans les espaces de faible valeur ou de spéculation. Elle se matérialise par les constructions et établissements qui relèvent certes des programmes publics et privés légaux et réguliers, mais aussi, surtout, par les constructions irrégulières : irrégulier insalubre avec ce qu’il contient comme risques (de santé avant tout) et problèmes urbains, habitat irrégulier confortable et de valeur, principalement dans les lotissements « clandestins », les deux types de populations concernées et de constructions appelant des régularisations sur place ou par transfert, et une intégration urbaine. Nous assistons ainsi à un développement du fait urbain avec une aggravation des difficultés économiques, sociales et culturelles et ce, quelle que soit l’ampleur des changements positifs qui caractérisent le Maroc. Ces difficultés, plus structurelles que conjoncturelles, sont génératrices de désordres de divers types. Elles freinent les évolutions positives du Royaume et de la société, notamment son ouverture politique et économique, ses modernisations multiples, le développement de secteurs divers et innovants.

La révolution de l’approche des villes et de l’urbanisme

Les problèmes urbains peuvent se résumer principalement à ceux des ressources et de l’emploi, du logement, de la santé et de l’éducation, problèmes complexes dont les causes sont structurelles, historiques et contemporaines, et dont les effets sont culturels et politiques. Leur traitement ne peut être que graduel et progressif. Il relève tout autant des actions de politique générale, économique, sociale, culturelle… que des actions relevant à proprement parler de l’urbanisme et des politiques urbaines. Les actions sur la ville ne peuvent cependant pas être menées aujourd’hui selon les méthodes et schémas des années 60. Elles ont connu de par le monde des changements fondamentaux quant à leur visée et leur mode de mise en oeuvre. Les plans ne sont plus prescriptifs et indicatifs mais prédictifs, en ce sens qu’ils donnent des tendances et ouvrent des pistes. Les programmes sont conduits par les projets qui doivent eux-mêmes évoluer au fur et à mesure de leur mise en oeuvre. Les leviers se sont diversifiés et la culture ou l’action sociale sont des instruments parmi d’autres, à côté de l’équipement et de la construction, pour agir sur la ville qu’il s’agit de développer, et non pas seulement de réglementer. La ville n’est plus gérée et ne peut plus être gérée par l’administration, dont le rôle est de faire appliquer la réglementation à tous et de faciliter la compétition saine et la bonne gouvernance. Ce sont donc les élus locaux, les acteurs économiques et sociaux, la société civile et les habitants qui sont respectés dans leur responsabilité et encouragés dans leurs initiatives et leur innovation, en conformité avec les lois qui régissent les nations en matière de gestion, de redistribution et de développement des ressources. Ces changements culturels et politiques majeurs imposent un renforcement et une adaptation du rapport des auteurs à la connaissance. Celle-ci est stratégique et ne peut se limiter aux études classiques d’urbanisme dont les projections à court, moyen ou long terme ne se vérifient que très rarement. Il s’agit d’accompagner les décideurs par des éclairages statistiques, des simulations d’évolutions contradictoires (scénario) et l’organisation de l’action dans le cadre des projets et des répartitions de rôles. La recherche intervient en ce domaine de façon essentielle. Elle fournit les outils (bases de données, systèmes d’information, modèles, critique) et les modes d’emploi de l’information (renouvellement des catégories statistiques, modes de traitement adaptés). Elle met en relation les phénomènes et analyse les structures fondamentales des sociétés et des villes, donc de leurs organisations et de leurs systèmes. Elle donne les réponses aux questions de la société et oriente les débats pour faciliter la décision par l’éclairage de la complexité. En effet, la ville constitue un univers de plus en plus global, quoique singularisé dans chaque cas, aucune ville ne ressemblant à une autre. Elle s’inscrit dans des systèmes très nombreux et complexes et forme elle-même des systèmes propres. Elle condense les faits de civilisation, l’état de la société et se présente comme une microsociété. Sa compréhension et la connaissance fine et permanente font partie de l’arsenal des savoirs indispensables dans divers domaines publics et privés.

Nadir BOUMAZA, Directeur du Centre Jacques BERQUE Sciences humaines et sociales La lettre du SCAC N° 14 mars 2004.

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