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Internet, une nouvelle plateforme de militantisme

Dimanche 9 février, 10 heures du matin. Nous sommes dans l’ancienne médina de Casablanca, près de l’auberge des jeunes, face au port de pêche. Des jeunes étudiants de l’Ecole des beaux arts, trois garçons et deux filles, ont décidé d’investir l’espace public afin de peindre et interagir en même temps avec la population locale. Dès que les pinceaux ont commencé à éclore croquis et paysages de cette belle place Ahmed Bidaoui, des enfants du quartier ont commencé à affluer. D’abord timidement, ils se sont par la suite regroupés autour de ces jeunes peintres en devenir, à la recherche de savoir et d’initiation. Accompagnés parfois par un père ou une mère, souvent seuls, les enfants sont heureux de se voir aidés par des professionnels. «C’est un plaisir de venir donner un peu à la communauté. Les jeunes des quartiers populaires n’ont pas accès aux arts plastiques. Notre objectif est de les mêler à cet art majeur», lance, enthousiaste, Khalil El Mejnaoui, étudiant à l’Ecole des beaux-arts et un des initiateurs de cette activité.

Papiers, chevalets, carnets de croquis, toiles posées par terre, crayons, les enfants étaient sensibles à tout. Les jeunes étudiants étaient interpellés, questionnés, mis à l’épreuve. Les enfants dessinaient sur  tout ce qui pouvait servir de support pour peinture : feuilles de dessin, cahiers scolaires, papier d’emballage… Fiers, ils montrent ce qu’ils ont réussi à faire à des jeunes conquis d’avance. «Nous avons dans cette ancienne médina des talents en devenir», lance Leila Nassimi, militante associative, poétesse et marraine de cet événement. En fait, cette activité fait partie d’une initiative plus globale, «L’art et (est) la manière». «Nous avons choisi de lutter de cette façon-là contre la laideur et la médiocrité ambiantes. Il est nécessaire de se déplacer chez les gens, dans leur espace public pour leur ramener un peu de culture», explique Mme Nassimi. 

Cette dame n’en est pas à sa première action. La rue, elle en fait son terrain de travail, son champ de militantisme. Elle se bat pour que les arts de la rue soient non seulement visibles, mais également pris à leur juste valeur. Ainsi, en compagnie d’autres mordus des arts de la rue, d’autres actions ont été entreprises : Masrah Mahgour (théâtre opprimé), Falsafa fzenqa (la philosophie dans la rue), Open Taqafa… Des initiatives qui n’auraient pas eu un grand impact s’il n’y avait pas Internet et les réseaux sociaux…

En effet, «L’art et (est) la manière» n’est pas la seule initiative qui repose sur la jeunesse de ses membres et sur Internet et les réseaux sociaux (Facebook en particulier) pour toucher la société. Si les uns optent pour des actions de solidarité notamment avec les populations enclavées, d’autres inscrivent leur action dans la promotion du civisme… ou encore de la culture. C’est le cas de «Ktabi Ktabek, Pose un livre, prends un livre». Sur leur page Facebook, on peut lire, «Un Marocain ne lit que deux minutes par an, contre deux cent heures pour un Européen. Il est temps de basculer vers l’autre rive» ! En fait, le principe de «Ktabi Ktabek» est d’«installer une petite librairie sous forme de box qui sera un point de rencontre culturelle entre les habitants d’une résidence sous le principe ‘‘Pose un livre, Prends un livre’’. La petite librairie gratuite sera garnie de livres mis à la disposition exhaustivement des habitants de la résidence qui en assureront l’entretien et le suivi», explique le président de l’Association des jeunes citoyens (AJC), Bassem Khaber. Déjà, l’association a pu équiper des mini-librairies un peu partout au Maroc. Mais ce groupe de militants affiche des ambitions encore plus grandes : «On vise dans un premier temps à équiper 30 résidences par ville de mini-bibliothèques, identifier des champions de lectures et les encadrer pour créer des synergies culturelles entre les 30 points de chaque ville, avant de les initier à l’art de l’écriture. Par la suite, nous comptons étendre le réseau après un an pour arriver à une centaine de bibliothèques par ville et créer un réseau de distribution et d’émergence de nouveaux écrivains marocains».

Le civisme comme cheval de bataille

Parfois, l’initiative se résume à l’action d’une seule personne. Sur sa page Facebook ou dans son blog «Zero Zbel Expérience», Karim Ghallab publie régulièrement des articles et vidéos sur sa démarche et les résultats de son expérience. «Comme je ne supporte pas de voir mon pays crouler littéralement sous les déchets, j’ai décidé au mois d’août 2013 de me lancer un défi : je me suis donné jusqu’au 31 décembre 2013 pour trouver des moyens simples et efficaces de réduire mes déchets et me rapprocher au maximum de l’objectif ‘‘Zero Zbel’’ (ou zéro déchets)», explique-t-il. Le 1er janvier, il a partagé via une vidéo les résultats de son expérience. L’homme est parti d’un constat très simple. Comme on ne dispose pas au Maroc de collecte sélective des déchets, il a choisi d’«éviter les déchets qui ne sont pas indispensables». Dans son blog, par ailleurs très bien fait, il livre des astuces «anti-zbel», des débats sur l’environnement et même des reportages sur les points noirs environnementales à Casablanca.

Toujours dans le registre du civisme, l’action «Save Casablanca» fait actuellement un tabac. S’appuyant sur une page Facebook très active et un blog, «savecasablanca.blogspot.com», les initiateurs de cette action choisissent l’action citoyenne: «Vous êtes témoin d’une nuisance à Casablanca? Envoyez-nous vos photos, l’adresse exacte de cette nuisance et le nom de l’arrondissement et nous nous chargeons d’envoyer un recommandé au président de l’arrondissement». Créée et lancée par la journaliste Mouna Hachim, la page Facebook enregistre un franc succès avec plus de 17000 membres. Sur cette page, les internautes mettent en ligne des photos qui montrent la ville de Casablanca dans sa réalité de tous les jours. Tous les dépassements sont recensés, photos à l’appui : les amas de déchets en plein centre-ville, le stationnement sur les trottoirs, les déchets de chantiers et détritus divers sur la voie publique, les trous, les mauvaises signalisations, l’insécurité dans de nombreux quartiers, le mauvais accueil dans les établissements publics…

Plus encore, chez «Save Casablanca», on ne se limite pas à critiquer : le courrier est adressé aux responsables, avec parfois des réponses à la clé. Et, parfois, des solutions sont trouvées. En parcourant les «posts» de cette page facebook, on retrouve des citoyens faisant preuve de propositions concrètes : par exemple des building-parking dans chaque quartier pour mettre fin au problème de stationnement, l’aménagement de petits squares dans chaque quartier avec un petit espace vert et des bancs financés par les riverains…

C’est clair : Facebook est devenu l’espace de prédilection de groupes de personnes militant pour créer du changement dans la vie réelle.

Depuis 2011, «Citoyens du Monde… Unis pour la protection de l’environnement» vient en aide aux animaux du zoo. Visites, lettres envoyées aux autorités, pétitions, lobbying…, ce groupe remue ciel et terre pour qu’un minimum de dignité soit réservé à ces animaux en captivité. «Ce qui avait déclenché notre rage, c’était un lion de l’Atlas mort, depuis, dans sa cage. A l’époque il y avait trois lions et une lionne, à la date d’aujourd’hui il n’en reste que deux (mâles). L’espoir de la reproduction est éteint, sans compter les autres espèces disparues mystérieusement de ce mouroir», peut-on lire dans leur page.
Le groupe «Sauvons le parc de la Ligue Arabe» veut pour sa part rendre cet espace vert, aujourd’hui dans un état lamentable, le «Central Park» de Casablanca.

Facebook, youtube, pétitions en ligne…

«Civisme pour tous» ou encore «Guérilla urbaine contre le manque de civisme au Maroc» se veulent des plates-formes de sensibilisation des Marocains pour plus de civisme. Dans la page Facebook Mamdawrinch et sur le site «Mamdawrinch.com» des incidents de corruption qui sont rapportés par les citoyens sont publiés. Les militants de «Volontaires libres… Pour un monde meilleur!» organisent des caravanes de solidarité au profit des populations enclavées de l’Atlas. Quant aux initiateurs de «Solidarité familiale pour les personnes âgées abandonnées», ils se mobilisent pour la cause des personnes âgées avec un message de solidarité clair et ciblé: «Les amis(es), faites l’effort de visiter ou de téléphoner au centre le plus proche de votre ville, histoire de voir comment vont les pensionnaires de ces institutions, ils n’ont besoin parfois que d’un regard chaleureux, de leur tenir la main, et de leur parler comme aurait pu le faire leur vraie famille». Sans parler des milliers de vidéos mises en ligne sur youtube, fustigeant des situations jugées inacceptables par des citoyens et les centaines de pétitions en ligne qui circulent dans le monde virtuel, mais qui sont signées par des gens bien réels. Le militantisme version 2.0 est en marche…