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Des dizaines de prisonniers recouvrant leur liberté chaque jour sont tentés par la récidive. Le premier jalon pour une meilleure réinsertion sociale est de trouver un travail. Or, l’ex-prisonnier rencontre plusieurs obstacles, notamment les préjugés sociaux. Certains réclament une simplification des procédures d’obtention du casier judiciaire vierge.

Faute d’aide, la moitié des prisonniers libérés récidivent

 

 Tous les jours, des  prisonniers quittent le monde carcéral et recouvrent leur liberté après avoir purgé leur peine. La plupart, démunis, sans formation, traînant des maladies physiques et psychologiques, sont livrés à eux-mêmes dans une société impitoyable à leur égard. Que deviennent-ils ? Que font les pouvoirs publics, la délégation générale de l’administration pénitentiaire et de la réinsertion, et les associations des droits humains, pour aider ces ex-prisonniers à retrouver le chemin de la dignité sans trop de dégâts ? Combien sont-ils d’abord, à retrouver leur liberté chaque jour ? «De quelques-uns à quelques dizaines, tout dépend du jour», répond ce responsable dans un établissement pénitentiaire, «dont pas mal de mineurs», ajoute-t-il.

Entre 60 000 et 70 000 prisonniers sont détenus dans les 60 établissements pénitentiaires qui existent à travers le Royaume, tous ne sont pas encore condamnés, car plus de 40% sont en détention préventive. En effet, sur les 65 000 qui étaient en prison en juillet dernier, 28 000, soit 43%, n’étaient pas condamnés, avait déclaré à l’époque le ministre de la justice et des libertés, Mustapha Ramid.
Quoiqu’il en soit, quel sort attend ces prisonniers quand ils recouvrent  leur liberté ? C’est le chaos total, ou du moins un sort peu enviable. Selon Youssef Madad, secrétaire général d’une des rares associations créées pour venir en aide à ces ex-prisonniers, le Centre relais d’aide à la réinsertion des détenus (CRARD), une bonne partie parmi eux est encore mineure, il s’agit de «récidivistes notoires, ce qui nous pousse à penser que loin d’être un lieu de rééducation et de réinsertion, la prison est une école de crime par excellence».

La réinsertion doit commencer dès le premier jour de l’incarcération

Des mineurs, condamnés ou pas, mais aussi des jeunes à peine majeurs ayant été condamnés à des peines de prison ne dépassant pas un ou deux ans. Certains, loin d’être des chevronnés de la criminalité, trouvent en prison tous les ingrédients pour  devenir des délinquants aguerris. Le dernier rapport sur les prisons élaboré par le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) ne laisse pas de doute sur cette atmosphère carcérale délétère, où des milliers de détenus, condamnés ou pas, passent leur séjour : «Traitements cruels, inhumains ou dégradants, existence de lieux de torture au sein de certains établissements pénitentiaires, recours excessif au pouvoir discrétionnaire dans l’interprétation des infractions, abus dans le recours au transfert administratif comme mesure disciplinaire à l’encontre des détenus et absence de procédure de contrôle et d’inspection à même de mettre un terme aux différentes manifestations de corruption qui caractérisent certains établissements à des degrés différents». Comment ne pas sortir d’une telle prison abattu, haineux, avec des envies de vengeance contre une société et des prisons qui ne font qu’exacerber la criminalité ?

Recouvrer sa liberté, dans ces conditions, n’est pas la fin d’un épisode douloureux, et le début d’une vie nouvelle où l’ex-prisonnier pourrait se dire : «j’ai purgé ma peine, j’ai payé ma dette à l’égard de la société. Je commence une nouvelle vie». C’est tout le contraire. En recouvrant sa liberté, l’ex-prisonnier est confronté à toutes les tracasseries du monde. La réinsertion elle-même, selon les spécialistes de la criminologie et de la rééducation, ne commence pas en franchissant le portail d’une prison, mais avant, à l’intérieur de cette prison, voire depuis le premier jour de l’incarcération. C’est là la première mesure qu’ils préconisent.

Mohamed Bouzlafa, professeur universitaire à Fès et membre de l’association Adala, confirme en effet que la réhabilitation et la réinsertion sociale ne «commencent pas avec la remise en liberté, mais dès le début du processus d’incarcération, et la première bavure commise à l’égard de l’accusé est de le condamner à une lourde peine privative de liberté, alors qu’il pourrait bénéficier d’une sanction plus clémente». Les juges marocains sont-ils si sévères à l’égard des accusés ? C’est bien le cas, affirment, sûrs d’eux, certains avocats et ONG des droits humains : le nombre de prisonniers en détention préventive est là pour l’attester, alors qu’ils auraient pu bénéficier de mesures alternatives qui participeraient en amont à la réinsertion (voir encadré).

Une deuxième mesure qui contribuerait à une réinsertion du prisonnier est de recourir, avant la fin de la peine, à la réduction de cette dernière, à la libération conditionnelle, et à la grâce ; des mesures prévues d’ailleurs par le code de la procédure pénale. Et surtout, insiste l’Observatoire marocain des prisons (OMP), «ne jamais priver le prisonnier de garder le contact avec la société, la famille, les amis, la société civile. Au contraire, il faut l’encourager à communiquer avec le monde extérieur». Toute réinsertion sociale en dépend, le nombre de récidives (50%) est là pour montrer que le prisonnier n’a pas été du tout encadré et préparé à réintégrer la société, et se réconcilier avec elle. Or, la mission même de l’organisme chargé des prisons est de mettre en œuvre toutes les conditions pour une meilleure réinsertion sociale. D’ailleurs, cet organisme ne s’appelle-t-il pas «Délégation générale de l’administration pénitentiaire et de la réinsertion».

La troisième mesure pour préparer la réinsertion sociale du prisonnier est juridique. «Le Maroc se doit de réviser son arsenal de lois, et appliquer la nouvelle Constitution. Le CPP marocain est une copie conforme du CPP français, quant à cette question de la réhabilitation-réinsertion. Il est temps d’aligner la législation marocaine sur la législation anglo-saxonne, plus humaine, plus développée, notamment en ce qui concerne le casier judiciaire», propose M. Bouzlafa. Et c’est là que le bât blesse le plus. En purgeant sa peine, les pouvoirs publics, au lieu de faciliter à l’ex-prisonnier les conditions de sa réinsertion, lui imposent de nouvelles contraintes. Ça commence par le casier judiciaire que beaucoup d’employeurs demandent, et que l’Etat exige pour tout travail dans le secteur public, avant l’embauche. «C’est une peine supplémentaire infligée à la personne qui veut se réconcilier avec la société», ajoute la même source. Et sans travail, à cause du casier judiciaire, l’ex-prisonnier est livré à lui-même, et la tentation de récidiver est plus grande encore. Supprimer ce casier judiciaire ? Non, répond un document présenté par le CRARD lors d’une conférence sur, justement, la «Réhabilitation : simplification des mesures et procédures juridiques pour une insertion effective dans la société», organisée le 10 juin dernier à Casablanca (voir encadré). Car le casier judiciaire, argumente le même document, «est un mécanisme d’information sur les antécédents criminels des personnes condamnées, de détermination pour la justice du degré de leur dangerosité et à quel point ils deviennent des criminels professionnels, et d’aggravation de peine en cas de récidive».

Le travail accompli par la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus n’est pas mince

Ce qu’il faudra faire, propose la même association, est une meilleure gestion de la procédure d’obtention du casier judiciaire vierge. «Pour obtenir un casier judiciaire vierge, après avoir purgé une peine de 6 mois seulement pour un délit par exemple, il faut attendre deux ans, ce qui est excessif», s’insurge M. Madad.
Et pourquoi ne pas le supprimer carrément «pour certaines sanctions, comme les délits et les petites infractions, tout en révisant les délais de son obtention pour les cas où il est nécessaire», poursuit-il. La simplification de cette procédure aidera-t-elle vraiment l’ex-prisonnier à trouver plus facilement du travail ?

Certaines entreprises, œuvrant dans le social, menant des actions humaines, l’ont tenté en tout cas, non sans des résultats prometteurs. Depuis 2008, la société Richbond a démarré une expérience édifiante avec ces ex-prisonniers, une vingtaine y ont été intégrés, femmes et hommes, tout en garantissant la confidentialité sur leur passé. Une vingtaine, c’est peu, certes, dans l’absolu, mais l’expérience mérite d’être suivie par d’autres entreprises, et par l’Etat lui-même. Rachida Yamouri, DRH de Richbond, estime que cette confidentialité est nécessaire : «On n’a même pas demandé son casier judiciaire au concerné, on a demandé un minimum de documents pour l’embauche, car en fin de compte ça relève de la vie privée de l’ex-prisonnier que d’avoir été condamné à une peine de prison, une dette qu’il a d’ailleurs payée. Exposer son passé sur la place publique, c’est l’exposer à la stigmatisation». Cette entreprise a ajouté une autre astuce, pour mieux sociabiliser ces recrues au passé carcéral : les disperser aux quatre coins de l’entreprise, pour mieux favoriser le contact avec de nouvelles personnes. Résultat, conclut la DRH de l’entreprise : «L’intégration a été plus facile, naturelle, pérenne. Tous ont fait preuve de responsabilité». Plus que cela, quelques-uns, après quelques années de travail, sont allés créer leurs propres structures. Des rechutes ? «Pas plus de deux, les concernés ont quitté l’entreprise pour l’inconnu», répond Mme Yamouri. «Les plus difficiles, on les a mis aux côtés d’un manager sûr, qui devait les traiter avec fermeté, mais avec humanité. On n’a pas constaté de cas de violence ou d’agression au sein de l’entreprise. Aucun de ces ex-prisonniers n’a eu recours à notre assistante sociale, pour quoi que ce soit».

La réinsertion professionnelle et sociale du prisonnier, ça se prépare en amont, c’est un premier jalon. En aval, elle commence dès la sortie de prison, avec l’institution d’une structure d’accueil officielle, en plus du travail que font quelques ONG des droits humains. Et sur les deux plans (en amont et en aval), le travail accompli par la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus n’est pas mince, par le fait même qu’elle dispose de plus de moyens humains et matériels.

Ainsi, à partir de 2005, outre la création de centres de formation professionnelle dédiés aux jeunes prisonniers désireux d’acquérir un métier quand ils sont encore en prison, elle a piloté l’ambitieux projet de centres post-carcéraux pour accompagner les prisonniers ayant purgé leur peine à suivre une formation et obtenir un diplôme, pour les aider à retrouver le chemin de la vie active, et de la dignité.

Source: La vie économique