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Enfance, du rural à l’urbain

 

Enfance, du rural à l’urbain

du rural à l’urbain

Par Hanae Bekkari, Architecte

L’enfant de la rue… la campagne et un jour la ville ; cette inconnue, ce besoin de la dompter, de dénicher ses secrets… errance à travers les rues, s’asseoir au pied des immeubles, contact avec la nature, ou ce qu’il en reste, les terrains vagues, les forêts, la plage, la mer et, à l’horizon, l’Europe si proche… La vie à la campagne puis la vie en ville… comment peut-on comprendre un comportement choquant dans l’espace citadin si on ne s’interroge pas en premier sur le mode d’habiter dans le monde rural et rappelant les raisons de l’émigration. Phénomène vraisemblablement planétaire, mais la particularité marocaine permet de comprendre certains malaises sociaux engendrés et, par conséquent, quelques remèdes… Les maisons dans le monde rural reflètent l’excellence des techniques de construction, l’ingéniosité des moyens mis en oeuvre et aussi l’exploitation des matériaux localement disponibles, tels que la pierre et la terre. Les ouvriers qui s’occupent des différents corps de métier sont en fait des doubles actifs, agriculteurs en premier lieu, et la petite famille, parents et enfants, participe à la réalisation de l’ouvrage. Mais, en fait, le village ne se limite pas aux seuls espaces bâtis ; ces derniers n’auraient ni signification, ni raison d’être dans le monde rural. Le douar, ou autre appellation suivant la région, forme un tout avec les champs qu’il surplombe ou dans lesquels il s’inscrit, avec l’eau, première source de vie, et tous les autres espaces que le paysan exploite (lieu de pâture, forêt, montagne…). Ainsi, hommes, femmes et enfants participent aux activités agraires qui les conditionnent, rythmant leur vie, leur temps, et leur perception de l’espace. En effet, la vie du village est rythmée par l‘eau, qui donne lieu à une intense circulation de personnes et d’animaux…

Au village, les enfants aussi participent au système agraire, et chaque lieu suscite un jeu différent, tel que monter aux arbres, modeler la boue, escalader les montagnes. Sur les collines, les enfants s’assoient face au panorama qui s’étend devant eux. Ils sont attirés par ces espaces chargés de sens. Les limites du territoire sont des limites géographiques, formées par les montagnes, les torrents, la forêt, mais aussi des limites socioculturelles, avec les villages avoisinants. Les limites institutionnelles sont récentes, avec la présence embryonnaire de l’Etat et une nouvelle organisation du territoire qui s’élabore avec la création des communes rurales et des centres. Actuellement, les problèmes socio-économiques sont dus à plusieurs facteurs, notamment la déperdition de l’eau (l’évaporation dans les ruisseaux et l’assèchement des torrents, entraînant une perturbation de l’écosystème) et l’émigration… émigration aux effets pervers ; positifs dans la mesure où cette émigration permet, par les revenus envoyés au village, de maintenir un certain équilibre économique et social parfois très fragile ; mais elle entraîne aussi une relative fragilité du village, avec le départ de la main d’oeuvre compétente. L’émigration entraîne, par ailleurs, des effets négatifs par l’introduction de nouveaux modèles de consommation, y compris dans l’habitat (organisation de la maison, matériaux de construction qui ne s’adaptent pas aux usages). Et cette ouverture sur l’extérieur provoque l’apparition de produits nouveaux, d’origine urbaine, qui engendrent une dépendance et un besoin croissant d’argent qui pousse à l’émigration. Les changements socioculturels font apparaître des comportements nouveaux, avec un relatif relâchement des solidarités communautaires et un début de comportement individualiste.

D’autres phénomènes s’ajoutent, liés à l’accélération de la diffusion de modèles de consommation extérieurs au village… Ainsi, des villages sont menacés de ruine suite au départ momentané de personnes actives ou à l’absence d’entretien du bâti… Tout ceci engendre un déséquilibre entre ville et campagne, qui ne fait qu’augmenter. Ainsi, la ville se transforme et s’accroît avec l’exode rural : bidonvilles, habitats clandestins et densification des médinas. Certains organismes nationaux et internationaux oeuvrent sans relâche à la « sauvegarde » des médinas ou à la lutte contre les bidonvilles et l’habitat informel, habitat qui, d’ailleurs, ne s’adapte nullement aux conditions de vie de ceux qui viennent de la campagne. Les conditions de la vie rurale des enfants, leurs parcours quotidiens, les rapports qu’ils entretenaient avec l’espace, dans la rue, dans la « maison » dans les champs, leur degré de participation à la vie collective, et les lieux de formation ont stimulé certaines interrogations sur leur devenir dans la vie en ville. En fait, ce n’est pas la ville qui produit des enfants de la rue, c’est la façon dont ces enfants d’origine rurale s’approprient la ville avec une recherche du territoire, de ses limites, géographiques, sociales et institutionnelles. Ce qui est acquis dans le monde rural doit être redéfini dans le monde urbain. Et, quand on comprend le système rural, on peut proposer dans la ville, des espaces de réconciliation de ces enfants avec leur identité, avec enseignement des règles de conduite dans la ville et du sens de la responsabilité de tout un chacun.

Et c’est l’une des réponses apportée par l’association Darna, en créant d’abord le refuge pour les jeunes de la rue et en aménageant aujourd’hui une ferme pédagogique, projet expérimental, avec un programme et des espaces adaptés au contexte local, tout en préparant les enfants à la poursuite éventuelle de leur formation en ville.

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