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COP22: Les hammams marocains se mettent au vert

« Ma grand-mère habite en face d’un hammam : impossible de laisser ses fenêtres ouvertes ou de mettre du linge dehors ! » : ce genre d’histoires, les Marocains peuvent vous en raconter des centaines. Là-bas, tout le monde sait que les hammams, s’ils sont des lieux incontournables de la vie sociale, sont aussi des usines de fumée nauséabonde. Et pour cause : pour chauffer un hammam, il faut en moyenne brûler une tonne de bois par jour. Au-delà de la suie qui se dépose sur les immeubles voisins, ce sont des milliers d’arbres qui sont abattus dans les forêts marocaines et des milliers de tonnes de CO2 émises : les quelque 10.000 hammams du pays consomment 3 millions de tonnes de bois par an et émettent 4 millions de tonnes de CO2.

Un tas de bois à côté du hammam du quartier Massira 3, à Marrakech, le 11 octobre 2016.
Un tas de bois à côté du hammam du quartier Massira 3, à Marrakech, le 11 octobre 2016. – A.Chauvet/20Minutes

Des hammams qui n’ont pas changé « depuis mille ans »

Pour Mehdi Khaldoun, propriétaire de plusieurs hammams à Marrakech, ce gaspillage d’énergie ne peut plus durer : avec son ami Mickaël Benhaim, ingénieur, ils ont lancé le programme « Hammams durables », soutenu par l’Agence française de développement (AFD) via une subvention d’un million d’euros, pour convertir les vieux fours à bois marocains en chaufferies modernes.

« C’est parce que nous avions de plus en plus de mal à trouver du bois que l’idée est née », raconte Mehdi Khaldoun. La raréfaction d’essences telle que le cèdre ou l’eucalyptus a renchéri le prix du bois : il a triplé en l’espace de six ans, chiffre Youssef Laabid, président de l’Association des propriétaires de hammams de la région de Marrakech, en nous faisant entrer dans l’antre du hammam du quartier de Massira 3 à Marrakech.

Le fernatchi du hammam Massira 3, à Marrakech, le 11 octobre 2016.
Le fernatchi du hammam Massira 3, à Marrakech, le 11 octobre 2016. – A.Chauvet/20Minutes

Dans ce hammam « bledi », c’est-à-dire traditionnel, une immense cheminée est alimentée toute la journée en bois d’olivier par le « fernatchi »,  l’employé chargé de la chaufferie. « C’est comme ça depuis mille ans ! », s’exclame Youssef Laabid. Jusqu’à ce que l’idée de changer les cheminées par des chaudières modernes soit insufflée par Mehdi Khaldoun : «Cela permet de faire des économies et de réduire la consommation d’énergie de 70% », chiffre-t-il.

Youssef Laabid, président de l’Association des propriétaires de hammams de la région de Marrakech, le 11 octobre 2016.
Youssef Laabid, président de l’Association des propriétaires de hammams de la région de Marrakech, le 11 octobre 2016. – A.Chauvet/20Minutes

Des arguments qui ont déjà convaincu cinq hammams dans le pays. « Les chaudières sont alimentées non plus par du bois mais par des résidus biologiques comme les noyaux d’olive ou les coques d’amande qui étaient auparavant jetés. Le prix de ce combustible est à peu près le même que celui du bois, mais on en consomme une quantité plus faible. En moyenne, les hammams rénovés ont vu leur budget diminuer de 60%. » Et les émissions de CO2 ont diminué en conséquence: « On a estimé qu’on évitait l’émission de 180 tonnes de CO2 par an et par hammam », chiffre Mehdi Khaldoun.

Des grignons d'olive servant à alimenter les chaudières des hammams
Des grignons d’olive servant à alimenter les chaudières des hammams – A.Chauvet/20Minutes

Tanjia à la cendre

Bien sûr, le passage d’une cheminée basique à un système élaboré de chaudières ne se fait pas sans un investissement important : il faut compter environ 100.000 euros pour la rénovation d’un hammam, mais les exploitants estiment rentrer dans leurs frais en cinq ans. Le prix de l’entrée au hammam, entre 11 et 13 dirhams (environ 1 euro) n’a quasiment pas augmenté dans les bains qui ont changé leur chaufferie. Et les clients n’ont pas vu la différence entre le chauffage au bois et le chauffage aux grignons d’olives.

Le fernatchi du hammam Masmoudi, à Marrakech, le 11 octobre 2016.
Le fernatchi du hammam Masmoudi, à Marrakech, le 11 octobre 2016. – A.Chauvet/20Minutes

Seuls ceux qui apportent leur plat de tanjia, une spécialité marrakchi, à cuire dans la cendre ont pu constater que les murs n’étaient plus couverts de suie et que le fernatchi avait des conditions de travail moins infernales. « Nous n’avons pas encore fait de sensibilisation à destination de la clientèle, reconnaît Youssef Laabid. Le prochain défi sera de leur parler de la consommation d’eau, qui est énorme : environ 200 litres par personne. Surtout les femmes, qui consomment beaucoup d’eau pour se laver les cheveux ! », sourit-il.

Lieu de bavardage, de confidences et de socialisation, le hammam est au cœur de la vie des Marocaines. Qui devront peut-être, dans les prochaines années, passer plus de temps à se prélasser qu’à s’asperger d’une eau qui elle aussi se raréfie.

Des plats de tanjia cuisent au hammam Karam, à Marrakech, le 11 octobre 2016.
Des plats de tanjia cuisent au hammam Karam, à Marrakech, le 11 octobre 2016. – A.Chauvet/20Minutes

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