La Charte Nationale de l’Éducation et de la Formation dans son levier intitulé Adéquation du système d’éducation et de formation à son environnement économique l’a clairement dit en mettant l’accent sur les aspects pratiques de la formation : « Tous les processus éducatifs et, partant, toutes les institutions d’éducation et de formation, allieront désormais à la dimension scolaire, académique ou théorique, une dimension pratique conséquente ».
Vu la crise actuelle de la réforme de l’éducation, cet objectif n’est-il pas resté un simple vœu pieux ? Néanmoins, les problèmes que vit la réforme doivent être vus en fonction des acquis et des défis qui restent à relever afin de déterminer là où les efforts doivent être focalisés pour réussir le pari de la société du savoir.
La demande d’emploi est et restera constante pendant des années : 300 000 lauréats par année sont en quête de travail. L’offre est importante mais la demande est également potentiellement forte, surtout avec la mise en place de projets ambitieux comme Émergence, Vision 2010 pour le tourisme, la mise à niveau de l’entreprise, les grand chantiers d’aménagement et d’infrastructure (Tanger Med, Bouregreg etc.).
La tendance baissière du chômage en 2006 doit nous rendre relativement optimistes, mais c’est une tendance à confirmer. Dépend-elle uniquement d’une bonne pluviométrie et d’une bonne année agricole ? En d’autres termes : est-elle structurelle ou simplement conjoncturelle ? Si elle est structurelle, elle nous permettra de bien exploiter la fenêtre démographique dont parle le rapport des 50 années de développement humain : que d’ici 2015, la majorité de la population marocaine sera âgée de 15 à 60 ans, donc en âge d’activité économique productive.
La bonne exploitation de cette fenêtre veut dire travailler au niveau de l’offre et de la demande de l’emploi mais également au niveau de l’intermédiation.
L’offre concerne aussi bien l’éducation formelle que professionnelle. Les acquis au niveau de l’éducation initiale supposent notamment une amélioration relative de l’accès au niveau du primaire surtout pour les jeunes filles rurales.
La décentralisation a été entamée, mais elle reste tributaire d’une meilleure gestion des ressources humaines et une meilleure gestion des ressources budgétaires selon un système de responsabilisation et de contractualisation. Quant à la réforme de l’enseignement supérieur, elle a certes produit une flexibilisation et une individualisation relatives du parcours de l’étudiant et une responsabilisation et une implication directe des enseignants.
Mais la réforme pédagogique demeure formaliste (on n’a fait que recycler les contenus de l’ancien système ) avec un tronc commun réduit et timide en termes de compétences transversales (esprit critique, analyse, communication, capacité de diagnostiquer et de trouver des solutions etc.).
Les licences spécialisées et masters professionnels restent limités en nombre et n’émanent pas d’une analyse concertée des besoins sectoriels des entreprises. La formation professionnelle se caractérise par une diversité notoire des programmes (résidentielle, alternée, par apprentissage, accélérée, qualifiante, cours de soir) qui lui permet d’accompagner, avec plus ou moins de bonheur, les grandes stratégies nationales (Vision 2010, Émergence etc.). L’insertion dépasse les 90 % et l’adoption de l’approche par compétences permettra une réelle implication des opérateurs au niveau sectoriel, quoiqu’elle semble parfois sélective.
Néanmoins, les défis résident dans la mise en place d’un programme efficace de gestion des carrières, la réduction de la prédominance de la formation résidentielle, la mise en place d’une meilleure gouvernance de la formation professionnelle, la problématique de la formation professionnelle en milieu rural et la formation des formateurs. Le gros problème reste l’absence d’articulation avec le système éducatif et le niveau très réduit des candidats venant de l’éducation formelle, ce qui a un impact négatif sur la maîtrise des coûts, puisqu’on se trouve dans l’obligation de procéder à une ¨reformation¨ des candidats.
Au niveau de la demande, on note la lenteur de la mise à niveau de l’entreprise, malgré les incitations et les encouragements des pouvoirs publics. Néanmoins, comme le montre l’exemple du textile, la mise à niveau par le biais d’investissements en nouvelles technologies peut entraîner une augmentation de la productivité, sans recours à de nouveaux recrutements. Même chose pour la privatisation, qui se traduit par une optimisation des moyens de production sans recours à l’emploi.
Il arrive que même la croissance économique ne réussisse pas à créer des emplois parmi les diplômés comme cela a été le cas cette année. Le faible taux d’encadrement de l’entreprise marocaine, l’absence quasi générale d’une gestion rationnelle des ressources humaines (adéquation poste-profil, schéma directeur de formation etc.) et la prédominance de la gouvernance familiale des entreprises entravent la capacité de celles-ci à être plus performantes et plus créatrices d’emploi.
Au niveau de l’environnement des affaires, l’inflexibilité de l’emploi reste un grand obstacle dans le domaine de l’emploi : le Maroc est classé 156ème dans le domaine de facilité de recrutement et de licenciement des employés, bien au-delà de la moyenne de la région MENA et de l’OCDE.
La codification de la grève tarde encore à venir et le poids des impôts et charges sociales sur la capacité des entreprises à investir n’est un secret pour personne. L’intermédiation a certes reçu un coup de fouet avec la restructuration de l’ANAPEC.
Plusieurs programmes commencent déjà à donner des résultats : « Ta’ehil », pour l’amélioration de l’adéquation ; « Idmaj » pour la promotion de l’emploi salarié via l’insertion (contrat de premier emploi) ; « Moukawalati » qui vise l’auto-emploi via les Toutes Petites Entreprises. Les difficultés portent sur la maîtrise des coûts, l’adhésion des opérateurs, et les différences entre les régions aussi bien en termes d’employabilité que de demande d’emploi.
Bref, le Maroc a consenti des efforts louables afin de combler le retard accusé en termes de formation professionnelle et d’intermédiation. La formation initiale tarde encore à se mettre à niveau d’une façon plus agressive et soutenue, de se professionnaliser davantage et de se rapprocher des soucis vitaux et professionnels des élèves et étudiants. La formation professionnelle, ainsi que l’intermédiation s’avèrent coûteuses, mais inévitables. La société du savoir demeure un objectif réalisable, pourvu que le Maroc fasse les choses autrement.
(*) Expert en entreprenariat et en management stratégique