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Affectations des médecins spécialistes marocaines

 

Auteur : FEMMES 101

Femmes mariées, médecins-spécialistes : elles livrent leur première bataille contre…le Ministère de la Santé

La présente note se propose d’expliquer le problème auquel sont confrontées actuellement les femmes mariées, médecins-spécialistes du Ministère de la Santé. L’objectif étant d’éclaircir la position de ces femmes et de proposer des solutions à ce problème.

1. LE PROBLEME

L’opération d’affectation des médecins-spécialistes de la promotion 2007, déclenchée le 30 juin 2008, n’a pas pris en compte le critère de regroupement familial pour les femmes mariées et a opté pour le tirage au sort. Le problème touche, à la date du 18 juillet 2008, 101 femmes spécialistes sur les 327 de cette promotion.

2. POURQUOI EST-CE UN PROBLEME ?

Au moins pour les raisons suivantes :

i- Un sentiment d’iniquité

Cette décision abolit un vieil acquis social puisque l’affectation dans un rayon de 100 km a toujours prévalu pour les femmes mariées des promotions antérieures.

ii- Des incidences sociales avérées sur la vie familiale des femmes concernées

Les coûts financiers et émotionnels de cette décision sont insupportables pour la majorité des femmes mariées. En effet, sachant qu’en moyenne le salaire net d’un médecin-spécialiste est de l’ordre de 9000 DH et que ce salaire est déjà amputé par des traites de divers crédits (logement, voiture, équipement) et supporte les charges familiales communes, notamment en ce qui concerne les enfants, il est appelé (le salaire) par cette décision à être grevé par des frais supplémentaires de logement dans le nouveau lieu d’affectation et de transport aller-retour entre ce dernier et le domicile familial. Ces coûts supplémentaires peuvent dépasser facilement la moitié du salaire.

Quant aux maris et aux enfants, ils devront faire preuve d’une largesse d’esprit inouïe pour pouvoir accepter et comprendre qu’à 34 ans ou 38 ans, leurs femmes/mères doivent quitter la maison, vivre seules et très loin telles des célibataires et, de surcroit, grever le budget familial qui est déjà en équilibre fragile, comme si quatre ou cinq années de garde et de stress durant le résidanat n’avaient pas suffit.

Pour certaines femmes, la situation est telle qu’il s’agit tout simplement de choisir entre leurs familles et leur travail (cf. témoignage en annexe). iii- Des marges de manœuvre très réduites pour les femmes concernées

Etant engagées contractuellement pour une durée de huit ans, les médecins-spécialistes ne peuvent contrer la décision du Ministère par les moyens réglementaires en vigueur.

En effet, s’ils envisagent la démission, l’expérience montre que leurs demandes reçoivent systématiquement une fin de non recevoir (encore une conséquence néfaste de l’opération de départ volontaire).

Pis encore, s’abstenir à exécuter la décision administrative d’affectation déclencherait la procédure d’abandon de poste qui risque d’empêcher ces femmes-médecins d’exercer leur spécialité dans le secteur privé. Autres options extrêmes : la migration, notamment vers la France qui est en quête accrue de tels profils ; ou encore, se transformer en « femmes au foyer » au péril de sacrifier un métier qu’elles aiment, qu’elles ont choisi et sur lequel elles ont investi les plus beaux jours de leur jeunesse et de perdre une opportunité qui leur aurait permis de s’affirmer en tant que femmes et de garantir leur indépendance.

Enfin accepter, équivaut à prendre le risque de rester pour une période indéterminée loin de sa petite famille car le système actuel des mutations ne garantit guère le regroupement familial (cf. §3.iv).

3. POURQUOI LA POSITION DU MINISTERE EST-ELLE FRAGILE ?

Si les incidences de cette décision sur la vie familiale des femmes mariées est directe et avérée, l’attitude du Ministère est, en revanche, assez fragile voire incompréhensible. Elle dénote :

i- Un manque de maturité administrative Faisant fi du contexte sociologique de l’administration marocaine, cette décision est venue bouleverser des coutumes et des règles aussi vieilles que notre administration.

Arguer d’une meilleure allocation des ressources ne saurait justifier une telle décision. Peut-on, à titre d’illustration, envisager, du jour au lendemain, la suppression des primes accordées aux fonctionnaires du Ministère chargé des Finances ?

Il est admis que toute action de changement qui ne tient pas compte de facteurs sociologiques est condamnée, tôt ou tard, à l’échec. L’histoire ne l’a que trop souvent démontré.

ii- Un manque d’équité et de transparence dans la procédure d’affectation

Pas moins de treize médecins-spécialistes de la promotion 2007 ont été affectés dans des postes choisis par ces derniers et ce, bien avant le déclenchement de l’opération des affectations qui a débuté le 30 juin 2008.

En outre, il s’est avéré que des postes ne figurant pas dans la « liste des postes vacants » publiée dans le site du Ministère et censée être fermée et définitive, ont été créés au cours même de l’opération d’affectation (juillet 2008 – poste d’ophtalmologie à Marrakech, à titre d’exemple).

Clamant la transparence et l’équité, Madame la Ministre a produit, certes, une circulaire pour réglementer les mutations (circulaire n° 25 du 14 avril 2008), mais n’a pas encadré, de quelque manière que ce soit, les nouvelles affectations, ce qui a engendré, comme cité auparavant, des entorses flagrantes à ces deux principes en ce qui concerne l’affectation des médecins-spécialistes de la promotion 2007.

En outre, la définition des besoins demeure du domaine discrétionnaire du Ministère, domaine qui est d’autant plus large que le besoin est grand et général, ce qui donne aux tractations politiques une place de choix dans la fixation des postes ouverts.

Dans ces conditions, on ne peut parler de transparence des affectations lorsque la définition des besoins est tellement opaque et que les mutations pour « raison de service », hors période des affectations, sont autorisées et non rendues publiques.

iii- Le droit à la « cohabitation légale » est bafoué La « cohabitation légale » est un droit garanti par le Code de la Famille « Moudawana » (art. 51, §1-cf. annexe) qui est un texte de loi et qui, à l’évidence, s’impose prioritairement aux dispositions réglementaires de l’Administration.

C’est également un devoir réciproque pour chacun des conjoints et qui ouvre la voie, en cas de manquement, à la procédure de discorde prévue par la « Moudawana » (art. 52-cf. annexe). Autrement dit, le risque de divorce menace toutes les familles dont les femmes sont affectées loin de leurs foyers.

iv- Les sources du problème sont structurelles et nécessitent des solutions plus profondes et des mesures d’accompagnement

Le Ministère, semble-t-il, veut résoudre le problème de la carte sanitaire, vieux d’un demi-siècle, par une seule promotion : celle de 2007.

Si la politique de régionalisation sanitaire n’était pas qu’à ses débuts, et que la Gestion des Ressources Humaines (GRH) n’était pas réduite à la simple gestion du personnel, ou encore que l’opération de départ volontaire n’était pas conduite avec autant de désinvolture, le Ministère n’aurait pas choisi la facilité en essayant de « colmater » ses besoins par une seule promotion sans égard aux coûts sociaux y afférents.

L’articulation entre la GRH et la politique sanitaire fait indéniablement défaut au Ministère de la Santé. Si l’objectif d’élargir la couverture sanitaire est noble et légitime, il n’en demeure pas moins que le Ministère n’a proposé aucune mesure d’accompagnement permettant de motiver les médecins.

En effet, la nouvelle circulaire du 14 avril 2008 régissant les mutations ne garantit pas aux femmes mariées de rejoindre leurs lieux de résidence familial, même en ayant accumulé les scores les plus élevés, puisque rien ne garantit que les postes ouverts chaque année soient à proximité de leurs foyers. En outre, aucune mesure concernant le logement ou les déplacements n’est envisagée.

Peut-on dans ces conditions parler de motivation pour ces femmes, mères et médecins-spécialistes ? Rien, absolument rien ne les motive. Au contraire, tout semble être fait pour les démotiver. La GRH du Ministère en la matière est à revoir.

4. CANALISER LES ENERGIES POUR CHERCHER UNE SOLUTION GAGANT-GAGNANT

Nul doute que la décision du Ministère n’arrange ni les objectifs du Ministère ni les affaires de la majorité des femmes mariées, médecins-spécialistes. Sur le plan réglementaire, le Ministère a certes le droit pour des « raisons de service » d’affecter les médecins en fonction de ses besoins, pourvu que les procédures de définition des besoins et d’affectation soient transparentes et équitables. Mais sur le plan managérial, il n’a guère le choix que d’abandonner sa gestion classique du personnel et placer la motivation et la mobilité au centre de sa GRH.

Composer entre un droit réglementaire et une exigence managériale de bonne gestion des ressources humaines est désormais l’enjeu qui se pose au Ministère. En revanche, les femmes spécialistes concernées sont perdantes sur tous les plans : familial, émotionnel et financier. Et les perspectives d’amélioration de leur situation après affectation sont très réduites. C’est dire que l’enjeu posé à ces femmes est capital. C’est un dilemme pour certaines : choisir entre la famille et le travail ; et il faut s’attendre à ce que la résistance à cette décision soit acharnée et tendue vu la gravité de l’enjeu.

Les enjeux, de part et d’autres, sont donc disproportionnés, et l’Administration n’a pas besoin d’une déperdition d’énergie en son sein. Si des batailles doivent être engagées, c’est plutôt contre les maladies et la précarité. Des solutions intermédiaires existent, il suffit de vouloir les trouver.

Reprendre la formule d’affectation à 100 km du lieu de résidence du mari est actuellement la meilleure solution à adopter pour le cas des femmes mariées car, contrairement aux idées reçues, cette règle n’est pas antinomique avec une meilleure couverture territoriale.

En effet, beaucoup de femmes sont mariées hors de l’axe Casa-Rabat et l’application de cette règle arrangera les deux parties (médecins et Ministère). Pour le reste, le besoin est tellement grand au centre du Royaume, eu égard à la grande concentration de la population, qu’une affectation des femmes mariées dans ces zones ne sera pas superflue.

Pour le cas de la promotion 2007, seulement le quart des femmes mariées se trouvent dans l’axe Casa – Rabat (82 environ sur 327), ce qui est tolérable si on prend en considération que plus de 20% de la population du Maroc se trouve concentrée également dans cette zone (régions du Grand Casablanca et de Rabat – Salé – Zemmour Zaïr avec plus de six millions d’habitants).

Quant à l’affectation dans les zones reculées, elle devra s’effectuer progressivement, et non une seule fois par la promotion 2007 comme envisagé par le Ministère. Accélérer les chantiers de régionalisation afin de « décentraliser les affectations », créer des mesures d’accompagnement pour motiver l’affectation dans ces zones (logements, indemnités, etc.), sont autant de leviers qui peuvent améliorer la couverture sanitaire « sans dégâts sociaux »./.

P.J : Annexe * Témoignage d’une femme spécialiste de la promotion 2007 * Extraits du Code de la Famille (Moudawana)

ANNEXE :

Témoignage d’une femme spécialiste de la promotion 2007

Le soir quand ma petite veut se coucher, je lui raconte une histoire : Il était une fois une petite fille gentille et studieuse qui n’a fait dans sa jeunesse que travailler et travailler pour décrocher un BAC avec mention très bien et réaliser son rêve d’être médecin.

La FAC la plus proche était à 300 Km de sa ville natale. Elle a loué un petit appart avec les sacrifices de toute la famille. Elle avait 17 ans quand elle était dans la plus grande ville du Royaume. Elle combattait les ogres humains et a fait des études brillantes de 8 ans. Elle rencontra le prince charmant qui travaillait à 150 Km de cette grande cité. Ils se marièrent et ont fait beaucoup de sacrifices pour l’achat d’un appart et d’une voiture au crédit.

Pour être utile à son pays elle accepta de travailler dans le milieu rural pendant 2 ans à 200 Km de chez elle et retarda l’arrivé d’un bébé après avoir fait 2 fausses couches au cours des interminables trajets travail-maison. Après avoir eu une petite fille, elle chercha à évoluer et à se stabiliser. Elle passa le concours de résidanat sans avoir la possibilité d’avoir un poste bénévole. Le CHU était dans une autre ville loin de l’appart douillet du mari aimant.

Elle loua pour la 2ème fois un appart et le mari ne venait que les week-end. C’était l’enfer : partager entre le travail interminable du CHU, les caprices des Bonnes, les courses et la cuisine de tous les jours, sans oublier la mauvaise humeur du mari les week-end quand il vient avec un sac de linge sale et part avec une dizaine de boites en plastiques de bouffe préparée pour la semaine et qui reste, quand même, « wald nass » parce qu’il a tout supporté pour elle et sa fille.

Elle faisait des dépressions à répétition, se gavait d’antidépresseurs et de stimulants pour surmonter à cela. Elle restait solide, combattante comme elle l’était toujours et a réussi son DSM avec brio. Elle souffla finalement. Elle peut rêver en rose, se consacrer à sa fille de 7 ans qu’elle voit toujours endormie très tôt le matin et tard le soir quand elle revient de l’hôpital. Elle va essayer de corriger son langage et sa personnalité (sa fille parle vulgairement, insultait et chantait « bari naamar daar » et préférati « stati » et « miloudi » plutôt que clair de la lune, à l’image de la bonne qui était la véritable patronne.

Brutalement, elle se réveilla : l’ancien Ministre de la famille n’a jamais vécu ça et s’en fout que notre héroïne ait perdu son enfant mal éduqué. Elle veut également lui faire perdre son mari et l’envoyer s’endetter jusqu’au cou (crédit immobilier et de voiture) à 600 km pour mendier, divorcer. Ce qu’elle regrette le plus dans sa vie c’est d’avoir toujours été studieuse et sérieuse et d’avoir ainsi voulu devenir médecin spécialiste. Moralité : Attention les filles ! n’excellez-pas dans vos études, ne vous précipitez pas, vivez votre vie, et ne faites surtout pas médecine. Réellement, c’est un très mauvais choix chez nous…

 

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